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Christian Paccoud crache le feu

mercredi 13 juillet 2011, par Michel Kemper

La poésie d’un rude quotidien

C’est à La Buissonnière, à Courzieu (dans le Rhône, près de Lyon) qu’il organise chaque année un festival à nul autre pareil : le Festival des Fromages de chèvres, entièrement gratuit et sans sponsors. Plus étrange encore : si le public en connaît la programmation dans ses grandes lignes (Tournée générale, Mon Côté punk, Katel, Karen et Gil, Le Théâtre du Fil, « Brassens au bord de l’eau »…), il n’en sait rien d’autre, ni et surtout qui joue à quelle heure. On y vit le temps présent, sans planning, à découvrir, à participer. Chanson, musique, théâtre, cinéma… du 20 et 24 juillet (renseignements au 04.74.70.87.48). C’est du pur Paccoud, artiste en tous points étonnants qui aime « donner la parole à ceux qui ne l’ont pas pour d’autres raisons que ceux qui l’ont. » Retour sur le bonhomme…

Christian Paccoud chante depuis quelques décennies déjà. Et joue de l’accordéon depuis plus longtemps encore. Gamin, dès neuf ans, il se produit dans des balloches et, sur le chemin du retour, distrait encore un public, de dames, pendant que le père en visite d’autres à l’étage, dilapidant la recette du fiston. A treize ans, Christian plaque père et mère, qu’il ne reverra jamais, et s’en va par les chemins : « Beaucoup de perditions terribles, la prison, tout…  » Il fera un peu tout, et n’importe quoi. Même chercheur d’or, ou presque : secrétaire de chantier sur une plateforme de forage, en mer du Nord. Beaucoup d’argent, une jolie copine, mais tel n’est pas son idéal de vie, sa fonction sociale. Il part : s’il quitte le pétrole lui reste des idées. Et cette envie qui le tenaille de faire du spectacle. Son seul atout : ce piano à bretelles qui, seul, le relie à l’enfance.

En 1976, dans un cabaret à Cherbourg, il croise Maurice Fanon qui l’incite à monter à la Capitale. Là, loin de Cherbourg, il fait encore la manche, plus que jamais. Juste de quoi se payer des canons de rouge. Avec un autre illustre inconnu, Allain Leprest, il auditionne et se fait jeter de partout.
Il croise un jour le chemin de l’ex-leader des Enfants Terribles, Alain Féral, qui l’embauche comme accordéoniste, lui laissant même chanter certains de ses textes au mitan du spectacle. Car Paccoud s’est mis à écrire. Oh, pas des chansonnettes, pas des bluettes. La chanson a chez lui sa raison, son poids social, et s’accommode bien du poing levé : elle est outil de révoltes présentes et à venir.

Avec Valère Novarina et Olivier Py

D’autres rencontres encore dont Jacques Serizier qui l’introduit au Printemps de Bourges. 1986 voit Paccoud se produire dans la cité berruyère et son agenda du coup se remplir : plein de petits lieux ici et là. Et le Théâtre Libertaire Parisien Déjazet. Il est devenu la « révélation de Bourges » et des marchands de vinyls lui font des propositions. Mais lui ne le sent pas, ayant peur de perdre sa liberté. Il sera le chanteur sans disques, dont les chansons ne se propagent que par la scène. Rencontres toujours, avec France-Culture et Jacques Duneton, pour lequel Paccoud réalise un feuilleton radiophonique sur les goguettes. Il y rencontre Valère Novarina, « le plus grand auteur de notre époque » : ils ne se quitteront plus jamais, Paccoud étant de quasi toutes les créations de l’auteur de « L’Opérette imaginaire ». Novarina, Olivier Py aussi, avec lequel Paccoud foule la Cours d’honneur du Palais des Papes, à Avignon en 1997 pour « Le visage d’Orphée »… Paccoud est de la constance du cercle. Et quand il est infidèle au théâtre, c’est pour retrouver la chanson, toujours en solo, sans jamais de micro, avec son Piermaria brandit comme un bouclier, preux chevalier contre l’injustice, contre l’immonde de ce monde. Partout où il passe, la rumeur le précède et personne n’en sort indemne, vrai phénomène de scène qu’il est. Et chanteur politique d’exception.

Il faudra attendre 2000 pour que Paccoud grave ses chansons graves dans la cire, séduit qu’il est alors par un tout petit label qui lui ressemble tant. Mais rien n’égale cette expérience qui est de l’applaudir en scène. Nous sommes loin de toute idée de spectacle, de concert, de récital… Extrait d’un papier que je commis naguère, sur la presse régionale : « Rarement on aura autant approché l’idée de la chanson populaire : celle qui parle du peule, qui parle au peuple, qui prend aux tripes, dont on reprend et mémorise sur l’instant chaque refrain. De ceux qui nous portent, nous galvanisent. Christian Paccoud est choc rare, unique, qui bouscule ce qu’on croyait savoir sur la chanson, toutes nos belles hiérarchies si longtemps travaillées. C’est enivrant, impressionnant ! Sans souffle et sans répit, il colle ses chansons les unes aux autres comme si elles n’en faisaient plus qu’une, de bien plus d’une heure, sans trêve, sans possible place aux applaudissements. En une sorte de chronique chantée d’un peuple qui doute mais qui lutte, qui peine à souffler les braises de la révolution. Qui fermente et chante, réanimant toute vie par la chanson. Pas de micro, lui n’en a pas besoin pour hurler son chant, celui des réprouvés de la vie, ceux qui trouvent chauffage dans les cages d’escalier : « Crache le feu, l’amour et dis ton nom / Qu’on l’entende avenue du Dragon  » Que d’l’amour, que DAL ! Au son de son piano du pauvre, le chanteur, vraie graine d’ananar, défile, manifeste, tangote, virevolte… « Anarchie, ma vieille / T’es comme le soleil / Toute la vie on t’attend ! ». Paccoud est un poing dans la gueule, un choc, un crachat dans la soupe. » Oui, la chanson de Paccoud est baume pour les bobos de l’âme, les maux de la société. C’est la pharmacopée de l’absolue dignité.

Pas de lourde logistique, il ne faut qu’un billet de train pour déplacer Paccoud. Dans la rue, dans des usines, des cabarets étroits comme en, parfois, de confortables salles, rarement en des saisons culturelles où son chant baigné dans le rouge (le vin, le sang comme les idées) ferait tâche dans le consensus. Et dans des lieux autres, auprès de « publics empêchés » comme on dit pour ne point tout à fait les nommer, foyers de jeunes délinquants et hôpitaux psy où Paccoud accouche la parole d’autres exclus. Témoin ce superbe double album, « Les Magnifiques  », qui vient juste de paraître (la création du spectacle éponyme se fera sur la scène du Festival des fromages de chèvres), qui recueille tout ce qu’ils ne savent dire et confient à la voix de Paccoud : le premier disque, « Les petits damnés de la terre  », regorge de paroles d’adolescents recueillies sur le vif ; l’autre, « Une chanson pour Antonin  », de paroles d’adultes recueillies, elles, en milieu psychiatrique. Des mots jetés, hurlés, versifiés, pour dire qu’on existe, malgré tout : « le cri est toujours le début d’un chant ».
Paccoud c’est cela, un homme dont la vie n’est que restitution, superbe porte-voix. Un agitateur d’idées qui soulève des montagnes. Dans tous ces foyers où brille l’âme humaine, où l’humain compte plus que les chiffres.


Repères :

Discographie : « Arthur le pêcheur de chaussures » 2000 ; « Des roses et des chiens » 2001 ; « Notre poème est à nous (live au Limo) » 2003 ; « Ça compte pas » et « Paccoud chante Novarina : éloge du réel » 2008 ; « Les magnifiques » 2011.
http://parlerdebout.free.fr/paccoud.html


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