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Christophe Otzenberger, au bout de son rêve

mardi 6 juin 2017, par Emmanuel Lemieux

Le documentariste du grinçant La Conquête de Clichy, mais aussi de films sur des exclus et des abîmés de la vie vient de s’éteindre à l’âge de 55 ans.

Culture. Le réalisateur de documentaires Christophe Otzenberger (né le 2 juillet 1961 à Saint-Maur-des-fossés) a disparu le 3 juin. Depuis trois ans, il luttait contre un méchant cancer. Yeux bleus à la mélancolie délavée, gouaille irrésistible, il laisse une belle production de films directs et humanistes.

Avec culot dans La Conquête de Clichy, la caméra filme les acteurs locaux au plus près, leurs mensonges au fond des yeux, leur intox au fond des amygdales. Rien ne ment chez "Otzen".

Le 10 mai 1981, il était le petit assistant de son père – avec qui il eut des relations compliquées –, Claude, tricard de l’ORTF et qui assurait la couverture de la présidentielle pour la TSR (Télévision suisse romande). Il ne perdait pas une miette de l’histoire en train de se dérouler sur la place de la Bastille et dans la caméra. "Les mouvements de foule m’ont toujours effrayé mais là, il fallait admettre que c’était grandiose", témoignait-il en 2011. En 2007, c’est Christophe qui réalisa les clips de la campagne présidentielle d’Olivier Besancenot, candidat de la LCR.
Entretemps, l’homme qui partagea ses billes d’écolier avec un certain Éric Halphen, futur juge d’instruction, s’est cherché et s’est pas mal perdu. Dans les années 80, le garçon ficelle et gouailleur faisait entre autres des piges dans la presse magazine (Sciences et vie junior), et s’est intéressé au théâtre. Il travailla comme assistant de réalisation sur la pièce Comment devenir une mère juive en dix leçons, de Dan Greenburg au théâtre Montparnasse. Mais c’est dans le documentaire qu’il a trouvé peu à peu refuge et puis empire, concevant des documents très personnels. Notamment à son actif, dans la lignée d’un Richard Leacock et d’un Raymond Depardon, on lui doit la décapante Conquête de Clichy (1995), document rare en cinéma direct sur une campagne électorale : une ville de banlieue parisienne sous pression ; Didier Schuller vs Gilles Catoire, soit deux candidats implacables, filmés, croqués, serrés au plus près dans une ambiance carnavalesque.
Une fois le décor campé et les enjeux du duel fixés, la caméra très physique et le micro incroyablement indiscret de Christophe Otzenberger ont suivi durant 6 mois, les deux combattants des urnes dans leur quotidien de porte-à-porte, de tracts superlatifs, de mains passées dans le dos et de démagogie à tartiner. Avec culot, la caméra filme l’aplomb des acteurs locaux, leurs mensonges au fond des yeux, leur intox au fond des amygdales. Premier film de Christophe Otzenberger, coup de maître. Avec un extraordinaire service après-vente de la réalité. "Le 21 novembre 1994, j’avais terminé le montage de La Conquête... ; le 23 novembre, l’affaire Schuller éclatait" nous racontait-il. Le jubilatoire documentaire sur le métier de politicien monta d’un seul coup dans la hotte aspirante des affaires politico-véreuses, avec fausses factures, manipulation et cavale internationale de l’intéressé. Pièce à conviction, film dévoyé par la passion et l’intox, La Conquête de Clichy est devenu politiquement radioactif, et aura beaucoup de mal à être diffusé par la télévision.
Toutes ces années, Christophe a néanmoins peaufiné son œil documentariste, continuant de filmer, au plus près. Essentiellement les abîmés de la vie qu’il transformait en seigneurs. Il nous lègue une poignée de films avec cette force joyeuse et vitale qui lui faisait aller plus près de la réalité des gens. On pense à Une journée chez ma tante, La force du poignet, Fragments sur la misère ou le très intime Voyage au cœur de l’alcool(isme). Sa filmographie s’est arrêté en 2014, avec Toute ma vie, j’ai rêvé... Rien ne ment chez "Otzen".


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