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Chronique du Nouveau monde bi-polarisé

L’entreprise contre les salariés

jeudi 22 mai 2014, par Jacques Secondi

Si vous donnez aux entreprises, il faut donner aux salariés. Parce que ce n’est pas pareil ?

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Flamme éternelle, de Thomas Hirschhorn, au Palais de Tokyo. Donner un avantage à une entité, l’entreprise, n’aurait pas à coup sûr des répercussions positives pour l’autre, les salariés ?

Quel est le but d’une entreprise ? Il m’a regardé d’un air navré, tant la réponse lui paraissait évidente et la question, donc, dénuée d’intérêt : « à gagner de l’argent ». C’était l’avis d’un ami, par ailleurs cadre de direction au sein d’un grand groupe de sidérurgie et il y avait de quoi en être troublé, car ce devait être l’opinion de beaucoup d’autres membres de l’élite économique. Avec une vision aussi tranchée, le nouveau monde bi-polarisé, entre salariés d’un côté et management de l’autre avait encore de beaux jours en perspective. Dans son installation Flamme éternelle au Palais de Tokyo, Thomas Hirschhorn avait eu l’idée de reproduire certaines inscriptions devenues célèbre de banderoles de manifestations, mais sans finir les phrases. Ces slogans entrés dans la mémoire collective évoquaient la lutte et le rapport de force mais, inachevés, laissaient en même temps ouvert l’espoir d’un reconstruction et d’une évolution possible de la pensée et des idées en dehors de l’affrontement bloc contre bloc. La réalité était toute autre. Il n’y avait aucune volonté de provocation dans le jugement émis par mon interlocuteur. On pouvait lui faire remarquer que gagner de l’argent pouvait servir les objectifs d’une entreprise, mais que le profit était un moyen, non pas l’objectif final, sinon la majorité des entrepreneurs auraient choisi les activités les plus lucratives : l’alcool, le jeux, voire la drogue et la prostitution si la loi le leur avait permis. Il n’en démordait pas. Les premiers capitalistes, moines d’abbaye qui accumulaient du capital et des profits avec le sentiment d’enrichir l’oeuvre divine, pas forcément donc dans le but de troquer leurs soutanes pour des costumes Brioni, n’auraient sans doute guère apprécié. La bi-polarisation dans ces conditions avait de beau jours en perspective. Représentants des patrons et syndicats continueraient à s’opposer furieusement. Un peu comme ces chiens qui aboient par habitude de l’autre côté de la clôture et qui ne savent plus quelle attitude adopter le jour où l’on enlève l’obstacle.

Jeux de mots : « Donner à l’entreprise, aux yeux des salariés, c’est donner aux actionnaires »

Il y avait d’une part les entreprises, de l’autre les salariés. C’est ce qui ressortait le plus souvent dans le débat public. C’est ce qu’exprimèrent, par exemple, les affrontements autour du pacte de responsabilité de François Hollande. D’un côté : il fallait donner de l’oxygène aux entreprises, et l’on parlait en dizaines de milliards d’euros. De l’autre : il était nécessaire d’en accorder de même aux salariés en contrepartie. Les entreprises n’étaient-elles pas composées, entre autres bien sûr, mais fondamentalement, de titulaires de bulletins de paie, un statut qui concernait 90% de la population active au travail ? Et donc, donner un avantage à une entité, l’entreprise, n’aurait pas à coup sûr des répercussions positives pour l’autre, les salariés ?

Contrairement à ce que l’on pouvait attendre, la réponse était négative. En continuant à jouer les ingénus, on découvrait que, derrière le mot « entreprise » il y avait autre chose pour ceux qui l’entendaient que l’évocation de cette somme d’individus qui interagissent pour contribuer à un objectif commun qui les dépasse. Il suffisait de remplacer le mot « entreprise » par le mot « actionnaire » et le paradoxe disparaissait : si les salariés, ou leurs porte-voix s’insurgeaient lorsqu’on leur parlait de donner sans contrepartie des avantages aux entreprises c’est parce que, eux, entendaient qu’il était question de donner des avantages aux actionnaires de ces entreprises, dont on ignorait s’ils bénéficieraient ensuite aux salariés.

Vide juridique : « un amalgame actionnaire-patron » présenté comme « l’entreprise »

C’était cela la réalité : il y avait les salariés d’un côté, et de l’autre un amalgame composé des actionnaires et des managers, les fameux « patrons », pour résumer, qui, ensemble, se présentaient comme « l’entreprise ». Le face à face, les frustrations, le mécontentement, la méfiance, risquaient de durer encore longtemps car ceux qui en décidaient n’avaient aucun intérêt à mettre fin à une situation qui leur était favorable.

Ils avaient beau jeu d’utiliser à leur avantage ce qui apparaissait de plus en plus comme un vide juridique du fonctionnement de l’entreprise définie comme un tout, à ne pas confondre avec la société, anonyme la plupart du temps, réunion d’actionnaires apporteurs de capitaux. Il y a bien un droit du travail, des normes en tous genres et des frontières juridiques, que les personnes morales n’ont pas le droit de franchir, au même titre qu’un simple citoyen. Mais le droit s’appliquant à la globalité de l’entreprise n’existe pas. A la place, on trouve le droit des sociétés, une espèce de succédanée, qui s’arrête à la porte du conseil d’administration. Les actionnaires nomment et révoquent les administrateurs et donc le haut management. Ils ont la capacité de décider ce qui est de l’intérêt de l’entreprise, avec le risque avéré de confondre celui-ci avec le leur.

La pluie et le beau temps : « Les actionnaires dotés du pouvoir de nommer et révoquer les dirigeants de l’entreprise ont favorisé un management totalement centré sur la valorisation financière des entreprises »

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Les Stock-options : « un système où l’heureux bénéficiaire peut ne pas gagner, mais où il ne perd jamais »

En pratique, les actionnaires sont dotés du pouvoir de nommer et révoquer les dirigeants de l’entreprise. Avec cette capacité qui leur est accordée, ils peuvent faire la pluie et le beau temps à leur profit. Ils ne s’en sont pas privés au cours des dernières décennies en favorisant un management centré sur la valorisation financière des entreprises grâce au système des stock-options qui sont des droits d’acheter plus tard une action de leur entreprise au prix d’aujourd’hui. Si le cours de l’action a monté dans l’intervalle, le possesseur de « stocks » exerce son droit et réalise une plus value. Si le cours a baissé, il lui suffit d’attendre des jours meilleurs. En d’autres termes, c’est un système où l’heureux bénéficiaire peut ne pas gagner, mais où il ne perd jamais. La conséquence désastreuse de ce dispositif est d’avoir aligné strictement l’intérêt des managers sur celui des actionnaires. Pour les uns et les autres l’objectif qui passe avant tous les autres est la valorisation du cours de l’action. Qui ne correspond pas forcément à l’intérêt long terme de l’entreprise. L’entretien des savoirs faire, le capital humain, la valeur immatérielle, deviennent des critères secondaires.

Retour au 19ème siècle : « Les salariés prennent un risque totalement sous-estimé qui est de confier leur « employabilité » à l’entreprise »

Il n’était pas nécessaire de chercher plus loin la méfiance qu’exprimaient les boucliers levés dès que revenaient dans les propositions politiques celles consistant à « aider les entreprises ». Pourquoi ne pas les aider, en effet, mais alors en inventant auparavant les règles d’un nouveau pacte. Celles en vigueur évoquaient trop un retour au 19ème siècle et au capitalisme de coups financier où les « travailleurs » étaient de simples facteurs de production parmi d’autres que l’on déplaçait d’un projet à l’autre. Les salariés ne font pas qu’échanger du labeur contre un salaire. Chacun à son échelle participe à la valorisation globale de l’entreprise. Il était donc nécessaire de penser un juste retour. Aujourd’hui, par exemple, le « goodwill » , la « survaleur » en Français qui correspond à la valeur que prend l’entreprise au fil du temps, au delà du prix de ses actifs matériels revient à l’actionnaire qui la récupère lorsque l’action se valorise en bourse ou lorsque le capital de l’entreprise change de main. « C’est normal », dit la pensée unique sur le sujet, les actionnaires prennent des risques, car leur revenu, sous forme de dividendes ou de plus values, est aléatoire, soumis à la bonnemarche des affaires, alors que les salariés ont un revenu garanti, le salaire. En réalité, dans la forme juridique des grandes sociétés la plus répandue, la SA , le risque pris par l’actionnaire est réduit à son apport, grâce au principe de « responsabilité limitée ». Plus d’un fournisseur « planté » par une société à responsabilité limitée en difficulté a pu en faire l’expérience : pour aller rembourser les factures non réglées, on ne demande pas davantage aux actionnaires que les sommes qu’ils ont investies. En face, les salariés prennent un risque totalement sous-estimé qui est de confier leur « employabilité » à l’entreprise à laquelle ils offrent leur temps de travail, sans compter que le salaire, leur revenu considéré comme « garanti », par opposition au caractère variable des dividendes, peut s’interrompre brutalement en cas de plan social. Comme une action en bourse, la valeur du salarié peut se valoriser ou pas sur le marché du travail, et c’est un risque qui dépend de décisions de gestion et de management (choix stratégiques, politiques de formation, de promotion, … ) qui dépassent l’intéressé.

Les actionnaires ne sont pas les propriétaires : « L’entreprise est une entité juridique autonome »

En d’autres termes, il faudrait que les actionnaires commencent à se comporter autrement qu’en administrateurs de biens. « Ils ne sont pas plus propriétaires des entreprises qu’un parieur hippique au Derby d’Epson ne l’est du cheval sur lequel il a misé » note un aphorisme célèbre du philosophe britannique de l’économie Charles Handy. Les actionnaires ne sont en réalité propriétaires que de leurs actions, représentant une part du capital social, mais celui-ci ne représente qu’une partie du bien social, dont la loi prévoit qu’il est interdit d’abuser, ce qui marque bien une limite de ce droit de propriété. Les préjugés n’en ont pas moins la vie dure. L’idée persiste, comme une vérité incontestable de la supposée propriété de l’entreprise par les actionnaires, qui permet de justifier que, dans la pratique, ceux-ci puissent mandater des dirigeants chargés d’appliquer une stratégie prioritairement favorable à leurs intérêts. « Cette idée est tout simplement fausse, affirme Jean-Philippe Robé, avocat spécialiste de droit des affaires international, mais chacun se laisse un peu berner par les apparences : si ce ne sont pas les actionnaires, qui pourraient être les propriétaires ? » commente-t-il. En réalité, il n’en existe pas : « l’entreprise est une entité juridique autonome. Quant à la société au sens strict, elle émet des titres de capital qui ne donnent pas à leurs détenteurs les prérogatives d’un propriétaire en droit de faire absolument ce qu’il souhaite de l’objet possédé » ajoute l’avocat. Auquel cas, les actionnaires auraient, par exemple, le droit de se servir dans la caisse. Ce que le législateur a prévu de leur empêcher de faire par égard pour leurs créanciers confrontés à la responsabilité limitée derrière laquelle peuvent se réfugier leurs débiteurs.


Idée 1 : « Il manque un nouveau pacte entre actionnaires et salariés »

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Flamme éternelle, Thomas Hirschhorn (suite 1)

Les salariés n’y croient plus, ou moins qu’avant. Derrière les sondages exprimant leurs craintes pour l’avenir et leur états d’âme sur le partage des profits ou la légitimité du management, se cache la menace de la disparition du sentiment d’appartenance, du désengagement qui fragilise les fondements même de l’entreprise, un collectif plus qu’une somme d’individualités. C’est le moment ou jamais d’inventer un nouveau pacte employeur- employé conseillent chercheurs et grands consultants. A la vieille promesse, désormais dépourvue de crédibilité, de fidélisation d’une relation dans le temps il serait opportun de substituer un nouveau contrat et de nouvelles formes de réciprocités. La participation de chacun au bien collectif de l’entreprise y serait reconnue et encouragée au minimum par un engagement en retour de l’entreprise à accroître la « valeur » de son salarié sur le marché du travail.


Idée 2 : Une déconstruction idéologique s’impose

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Flamme éternelle, Thomas Hirschhorn (suite 2)

Milton Friedman et sa doctrine de l’entreprise seulement responsable de dégager les profits les plus élevés, va-t-il finalement, 40 ans après, perdre le match contre Paul Samuelson son principal détracteur dans les années soixante dix ? Différentes manifestations de la crise ont fragilisé l’héritage idéologique libéral vivace laissé par le célèbre prix nobel d’économie. La recherche d’une croissance sans limite des rendements du capital est tenue pour co-responsable des manifestations les plus spectaculaires de la crise, dont l’épisode des sub-primes. La crise écologique ou sociale en porte aussi les stigmates. Mais la façade idéologique tient encore bon. Qui a vraiment intégré l’idée, pourtant incontestable une fois qu’elle est démontrée, que les actionnaires de la société anonyme ne sont pas plus propriétaires de l’entreprise qu’un parieur au Derby d’Epson ne l’est du cheval sur lequel il a misé, comme le dit plaisamment le philosophe britannique de l’économie Charles Handy. Et que la responsabilité limitée de cet acteur parmi d’autre du collectif entrepreneurial n’est pas forcément le mieux placé pour prendre des décisions dans l’intérêt à long terme de l’entreprise ? Pour avancer sur le sujet, une déconstruction idéologique s’impose. Gouvernance année zéro ! La suite consiste à redonner une vision de l’entreprise en phase avec la réalité : plus large, donc que celle de la société réduite à un contrat entre apporteurs de capitaux, qui représente aujourd’hui le modèle unique.


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