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Chronique du Nouveau monde corporate

Architecture de pouvoir

vendredi 18 avril 2014, par Jacques Secondi

Ce que nous disent les sièges sociaux des grandes organisations.

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Bercy, ministère de l’économie. Le siège du parti unique ? (©Les trains cachés)

Ceux qui n’admettent toujours pas que, ces dernière décennies, l’économie a prétendu tout régenter, s’est montré hermétique vis-à-vis d’autres disciplines, a fait preuve d’une grande rigidité pour faire évoluer ses concepts, devraient repasser devant le bâtiment de Bercy. L’arche monumentale, les alignements de centaines de petites fenêtres carrées qui de loin prennent l’allure de meurtrières, rappellent certaines constructions de l’EUR à Rome, le quartier voulu par Mussolini. Si les sièges sociaux des grandes organisations, administrations ou entreprises, expriment un point de vue sur le monde, celui que nous transmet la forteresse de Bercy est en adéquation avec cette économie qui se prend pour la politique et impose son parti unique. En pénétrant dans les lieux, on s’inquiète aussi pour la respiration et la circulation des idées. On y erre le long de couloirs sans fin au long desquels se rangent des dizaines de bureaux alvéoles sans communication entre eux.

Par contraste, les géants de la nouvelle économie prétendent innover.Vous ne serez pas à plus de deux minutes et demi à pieds de la personne physiquement la plus éloignée de votre bureau dans les futurs locaux à un ou deux niveaux au maximum de Google. Vous n’aurez plus à monter au dernier étage, ou à marcher un kilomètre comme à Bercy, pour rencontrer le « boss » désormais humblement installé au rez-de-chaussée, dans le futur siège d’Amazon. Il y a du nouveau dans le cahier des charges architectural des champions de la révolution numérique. C’est un fait notable, car les sièges sociaux sont des vitrines qui donnent une image de la manière dont les entreprises se projettent dans leur milieu. Concernant ces acteurs-clés de la marche du monde aux côtés du pouvoir politique, ce n’est pas anodin.

Architecture de pouvoir : « A Shanghaï, Bombay ou São Paulo, les bâtiments « corporate » sont toujours engagés dans une course à la lumière »

Reste à connaître la nature du changement, « un domaine peu étudié » reconnaît le géographe Michel Lussault. La rupture la plus évidente, introduite par les champions de l’économie numérique est celle de l’horizontalité. Elle est de taille, car la ligne verticale est une tradition qui se perd dans la nuit des temps capitalistes. « Le gratte ciel est apparu avec le capitalisme industriel rappelle Michel Lussault, il en est le corolaire, et n’a cessé au fil des différentes vagues de progression de l’économie capitaliste de se répandre à la surface du globe. » Y compris d’ailleurs dans la période récente : à Shanghaï, Bombay ou São Paulo, les bâtiments « corporate » semblent toujours aussi massivement engagés dans une course à la lumière, comme les arbres des forêts équatoriales : le plus haut possible et le plus vite possible. En quelques années, les villes du monde émergent ont vu leur ligne d’horizon passer de l’encéphalogramme plat au « skyline » crénelé des mégalopoles des pays riches.
Question : le choix de l’horizontal que professent les champions de la nouvelle économie correspond-elle à une autre vision de la puissance et de la hiérarchie ? Ce n’est pas sûr. « Ces QG surdimensionnés, leurs architectes et leurs coûts nous montrent que les outsiders d’hier tiennent aujourd’hui le haut du pavé » juge, chiffres à l’appui, la journaliste Ariel Bogle dans une enquête publiée par Slate New York. Coût estimé du futur siège social d’Apple dessiné par Norman Foster : 3,9 milliards de dollars, davantage donc que les sommes investies dans le nouveau World Trade Center de New York. Le profil évolue, mais l’on reste dans le domaine de ce que Michel Lussault appelle « l’architecture de pouvoir », avec comme symptôme évident des visions de grandeur persistantes, qu’elles s’expriment à la verticale jusque-là, ou à présent à l’horizontale.

Coupure persistante avec l’extérieur : « De nouvelles villes encore plus éloignées : Google à Mountain View, FaceBook à Menlo Park »

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L’architecture de pouvoir à la papa, selon JP Morgan. (©Les trains cachés)

Un autre symptôme de cette volonté continue d’affirmation de puissance, derrière les formes changeantes : les très grandes entreprises continuent à offrir au regard extérieur l’image de forteresses impénétrables. Les tours produisaient cet effet par elles-mêmes. Mais, c’est par leur localisation géographique que les nouvelles implantations aggravent ce sentiment. A l’exception d’Amazon, qui fera émerger ses bâtiments bulles en plein centre de Seattle, les autres se détournent des centres et même des périphéries déjà existantes pour aller créer de nouvelles villes encore plus éloignées : Google à Mountain View, FaceBook à Menlo Park. « C’est le edge de edge, avec la volonté de modeler de nouveau espaces avec ses propres valeurs » commente Michel Lussault. La France aurait donc abrité un précurseur en la personne de Francis Bouygues décidant de construire son siège social « Challenger », comme un petit Versailles, au milieu des étang de Guyancourt dès 1985. Les champions modernes ont la prétention d’être des références urbaines, « mais cette tendance des entrepreneurs à vouloir offrir au monde des microcosmes des valeurs qu’ils souhaitent mettre en avant n’est pas nouveau » nuance le géographe, exemple du paternalisme au XIXe siècle à l’appui.

Proches ou éloignés des centres urbains, ces nouveaux sièges continuent à isoler l’entreprise de son milieu. Les initiatives d’architecture à bilan énergétique positif, ne recourant qu’à des matériaux « biosourcés » sont bien sûr en vogue. Encore que, entre le discours et les actes, il y a encore un monde, commente l’architecte Françoise Jourda qui avait participé à l’appel d’offre du siège de Véolia. « Cette culture-là, bien que les coûts soient désormais presque comparables, ne s’est pas encore diffusée, ni chez les dirigeants, ni même encore chez les salariés. » Conclusion : de l’eau va encore couler sous les ponts avant que, par exemple, le bois, trop peu symbole de puissance, ne prenne une place significative en substitution du béton ou de l’acier dans les bâtiments « corporate ».

Monolithes : « conçus différemment les bâtiments d’entreprise pourraient être ensuite rénovés et surtout intégrés à la ville »

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Le futur siège social d’Apple. Le gentil « donut » ressemble aussi au panoptique de Bentam où le surveillant au centre, peut embrasser d’un seul coup d’oeil toutes les cellules.

L’autre illusion concerne l’intérieur de l’entreprise. L’apparence est celle d’une plus grand prise en compte de la qualité de vie et du confort des salariés. Chez Amazon, les salariés n’auront plus besoin d’aller au jardin public pour déjeuner sous les arbres. « Dans chacune des trois biosphères envisagées, les salariés pourront, selon Amazon, “travailler et échanger dans un cadre plus naturel, semblable à un parc” » rapporte Ariel Bogle. Un supplément d’agrément, certes, mais qui débouche sans doute sur une plus grande emprise sur les salariés, incités par les crèches, laveries, jardins intérieurs et services en tous genres à rester le plus longtemps possible sur les lieux de travail. Et à s’en éloigner ensuite le moins possible, en achetant ou en louant l’un des 378 appartements que fait construire Facebook à côté de Menlo Park. « Les espaces ont tendance à se fondre, juge Michel Lussault, on amène la maison sur les lieux de travail et, avec les nouvelles technologies l’inverse est vrai aussi : le travail pénètre plus facilement qu’auparavant le domicile des salariés. »

Il y a l’illusion aussi de la disparition de la hiérarchie. Tout le monde semble égal dans les nouveaux locaux de FaceBook, qui s’inspirent avec leurs petits bâtiments encastrés les uns aux autres du campus étudiant à l’américaine. Le futur siège social d’Apple offre sans doute la forme la plus ambiguë : le « donut », ainsi baptisé pour sa forme circulaire avec un grand trou au milieu, est à la fois futuriste et bucolique avec la forêt qu’il abrite en son centre. Mais ce gigantesque anneau de verre rappelle aussi étrangement le panoptique de Bentham, ce modèle de prison imaginé au 19ème siècle où le surveillant placé au centre, (chez Apple, il pourrait se poster dans un arbre !) peut embrasser d’un seul coup d’oeil l’intérieur de toutes les cellules...

Même lorsque le pas est franchi, cela ne correspond pas forcément à une meilleure intégration dans l’environnement social. Les murs végétaux, jardins intérieurs, arbres sur les toit du nouveau siège de Facebook cherchent, semble-t-il, à créer le sentiment d’une plus grande proximité avec la « communauté », comme l’on dit aux Etats-Unis pour évoquer le tissu social. Le pari n’est pas gagné. A San Francisco, le ballet des autobus privé rutilants qui sillonnent la ville pour transporter les salariés vers les grandes sociétés de la Silicon Valley sont perçus comme le symbole de la coupure avec l’immense majorité de la population. L’immobilier s’est mis à flamber autour des arrêts des navettes signale le Los Angeles Times traduit par Courrier International. (06/11) et des mouvements associatifs comme celui des « locataires de San Fransisco » organisent la protestation.

Ce manque d’ouverture est une occasion ratée, considère Françoise Jourda au sujet de ce qu’elle observe en France et en Europe : « Conçus différemment les bâtiments d’entreprise pourraient être ensuite rénovés et surtout intégrés à la ville, en faisant des retouches, par agrandissement, revente, reconstruction, au fil du temps. » L’architecte dispense depuis longtemps une critique en règle de l’architecture phallique des édifices de grande hauteur, dominée, ce n’est pas un hasard plaisante-t-elle, par les hommes, et dont le bilan humain et environnemental lui semble déplorable. Les tours sans fin ,pourraient avantageusement être remplacées par une densification de l’existant estime-t-elle.

Mêmes si leur formes s’arrondissent ou s’aplatissent, les nouveaux édifices se présentent donc toujours comme des monolithes et cela laisse planer le doute sur une véritable adaptation à l’époque.

« Si les grandes organisations persistent dans leur mode d’organisation pyramidale, on voit mal comment elle pourront réussir ce que les biologistes appelle l’allostasie, la capacité à maintenir un équilibre grâce au changement, dans un monde toujours plus fluide et en réseau » s’inquiète le sociologue des réseaux Augusto de Franco. Sous un autre angle, Françoise Jourda prédit la fin inéluctable, à l’heure d’Internet et des médias sociaux, de ces forteresses où se concentrent jour après jour des milliers de salariés qui n’ont besoin d’avoir de contact qu’avec quelques-uns seulement de leurs collègues : « Il n’est pas possible d’imaginer que l’on continue à construire encore longtemps ces grands dinosaures que sont les sièges sociaux des grandes entreprises qui captent les forces de travail qui sont autour d’eux, les relâchent au même moment, créent des îlots urbains stérilisés pour d’autres activités, parfois dangereux la nuit . »


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