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Cinq bonnes raisons de lire le nouveau Franzen

dimanche 28 août 2011, par Arnaud Viviant

1) Si vous êtes addict aux séries télévisées, pathologie relativement fréquente de nos jours même si le pic de l’épidémie semble passé, il n’y a pas de raisons pour que vous ne vous farcissiez pas les sept cent pages que Jonathan Franzen a concocté spécialement pour vous. Vous taper « La Saison 1 » de « Freedom » équivalente ici au premier chapitre long d’une soixantaine de pages, c’est prendre le risque non négligeable d’enchaîner sur « La Saison 2 », une des meilleures, celles où les personnages principaux se rencontrent, et celui ensuite ne plus pouvoir vous arrêter jusqu’à la saison huit. Frantzen a pris soin à ce que vous ne vous ennuyez pas un seul instant. C’est un bon scénariste, un excellent dialoguiste. Il a soigné ses personnages principaux et secondaires. Ils sont nombreux, mais pas trop non plus. « Freedom » si l’on veut est un roman tolstoïen entre « Mad Men » et « Californication ». Longtemps le roman a rivalisé avec le cinéma, au point que ce dernier s’en est inspiré plus souvent qu’à son tour. Mais le phénomène des séries télévisées a engendré un nouveau défi. Franzen relève le gant, au point que par une comparaison qui ne serait absolument pas raison, les cinq cents pages du « Système Victoria » d’Eric Reinhardt, l’autre très bon roman de la rentrée (férocement axé, lui, sur la notion de capitalisme libidinal) ressemblent à une petite maison en allumettes — ce qu’elles ne sont assurément pas.

2) C’est un grand roman sur le mal le plus célèbre d’une génération, la dépression, et les formes très différentes qu’elle peut revêtir. C’est le roman sur la grande dépression américaine, pas celle de 29, celle de maintenant. On peut toujours parler de récession autant qu’on veut, c’est bien de dépression qu’il s’agit, comme le pointe Franzen. Celle d’une nation (d’un monde ?) fatiguée de ses nombreuses contradictions. Il faudrait qu’elle s’allonge maintenant, suggère Franzen, et il la prend ici par les épaules, en la secouant un peu.

Si vous n’avez jamais lu « Guerre et paix », c’est dommage, mais vous pouvez toujours considérer que « Freedom » est un bon choix d’entraînement pour le faire.

3) C’est aussi le meilleur roman sur le rock’n’roll qu’on n’a jamais lu. Frantzen qui fait partie de cette génération de quinquagénaires qui connaît vraiment bien le truc, renvoie au passage Nick Hornby dans son bac à sable. Ou pour le dire autrement, un roman qui cite Yo La Tengo ne peut pas être mauvais (même s’il est écrit par Hornby : « High Fidelity »). Ici, c’est pointu. Le personnage du musicien, Richard Katz, leader du groupe punk culte The Traumatics, avant de connaître le succès, et même d’être nommé aux Grammies avec un album country, est excellent. Trop coool ! Il ressemble à Kadhafi (bien vu pour un roman écrit avant les événements libyens). C’est un peu aussi, en musicien, le personnage de l’écrivain Hank Moody dans « Californication ». Comme il n’est que l’un des trois personnages principaux, j’avais toujours peur qu’il disparaisse définitivement du livre comme certaines stars qui demandent trop cher à l’inter saison de la série. Je n’ai pas pu m’empêcher, avant même de les lire, d’aller vérifier d’un regard que son nom traînait bien dans les dernières pages...

4) Pour rebondir habilement sur le point précédent, il y a en revanche très peu de références littéraires dans le roman de Franzen. On sait que Richard Katz lit « V » de Pynchon à 25 ans, et Thomas Bernhardt à 45 ans (Bernhardt, assurément la plus grosse cote chez les écrivains en ce début de millénaire, beaucoup plus que Stendhal pour donner un exemple). Et surtout Patty, LE personnage féminin du livre, lit « Guerre et paix » dans un moment de pure solitude au bord d’un lac qui n’a pas de nom, comme les rues dans une chanson de U2. On ne va pas écrire ici que « Freedom » est une réécriture du long fleuve tolstoïen, mais il est cependant évident que Franzen a calqué les comportements de ses trois personnages principaux sur ceux de Pierre-Andréi-Natasha de ce bon vieux Léon. Si vous n’avez jamais lu « Guerre et paix », c’est dommage, mais vous pouvez toujours considérer que « Freedom » est un bon choix d’entraînement pour le faire. Un peu comme un camp de base sur l’Himalaya...
Comme disait le chanteur Warren Zevon : « We buy books because we believe we’re buying the time to read them » (On achète des livres parce qu’on pense qu’on achète le temps de les lire.)

5) Franzen écrit bien :

« Le Club de Rome, dit Abigail, c’est comme un Club Playboy italien ?
-  Non, dit tranquillement Walter. C’est un groupe de personnes qui interrogent nos préoccupations à propos de la croissance. Je veux dire, tout le monde est obsédé par la croissance, mais quand on y pense, pour un organisme mature, c’est fondamentalement un cancer, non ? Si vous avez quelque chose qui vous pousse dans la bouche ou le côlon, c’est une mauvaise nouvelle, non ? Donc, il y a ce petit groupe d’intellectuels et de philanthropes qui tentent de nous enlever nos œillères et d’influencer les politiques gouvernementales au plus haut niveau en Europe et dans l’hémisphère Nord.
 »

Il écrit vraiment bien :

« Si envahir l’Irak était le genre de chose qu’une personne comme moi soutenait, cela ne se serait jamais produit ».


Repères :

« Freedom » de Jonathan Franzen, éditions de l’Olivier, Paris, 2011, 720 p., 24 euros.

Rencontre avec l’auteur au Théâtre de l’Odéon, lundi 19 septembre, 20 heures (entrée : 12 euros)

www.editionsdelolivier.fr


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