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Comment Jean-Pierre Chevènement ne nous a jamais parlé

dimanche 5 février 2012, par Philippe-Joseph Salazar

Son renoncement à la candidature présidentielle ? Un grand moment d’éloquence républicaine

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(Source Klincksieck)

Je relisais un admirable livre sur l’histoire du peuple français lorsque m’est parvenue, sur les ondes, la nouvelle du renoncement du “Lion de Belfort” à se porter candidat au despotat présidentiel, cette aberration historique née d’une révolution volée, celle de 1848, et renée de la peur d’un coup d’Etat voilà cinquante ans [1]. Ce livre c’est l’Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers Etat d’Augustin Thierry (1853). J’ai aussitôt consulté sur le site du Mouvement Républicain et Citoyen le texte exact de la déclaration du sénateur de Belfort – ne me fiant pas aux extraits colportés sur les réseaux [2]. J’y fus d’autant plus attentif que dans De l’art de séduire l’électeur indécis (qui paraît cette semaine) je portais un jugement rhétorique sur le livret-programme du « Che », Pourquoi je serai candidat, vingt-quatre pages éloquentes, écrites avec aisance, force et sévérité. Je me cite, une fois pour faire coutume [3] :

« Je referme le programme et je me fais cette remarque : pourquoi commence-t-il son argumentaire, qui lance son idée républicaine, par une apologie oblique de l’Allemagne ? Son argument est certainement logique – il procède de la cause du mal (« comment en est-on arrivé là ? ») à la proposition des remèdes. Or, rhétoriquement, c’est une erreur de jeu car la cause qu’il décrit (l’Europe bruxelloise va comme un gant à l’Allemagne, mais est une cotte très mal taillée pour la France) se lit comme une louange soutenue de l’ennemi traditionnel (certes, sans compter l’invasion arrêtée à Valmy qui voulut tuer la République, trois invasions récentes en soixante-dix ans, et l’invasion soft par l’économie depuis la création de l’euro, c’est une tendance alarmante) : il entame ainsi son idée à rebrousse-poil. Car l’Allemagne, protéiforme et dangereuse à le lire, est partout dans cette déclaration de candidature, de sorte qu’à chaque apparition de son spectre on se prend à penser : l’Allemagne, bien joué ! Du coup, portée à contrepied par un texte néanmoins analytique et lucide, l’idée qu’il propose de ressusciter une République fidèle au modèle des Lumières en politique devient une idée asservie au prestige malencontreusement mis en valeur de l’anti-modèle  ».
Et puis j’expliquais comment une idée politique pour être entendue doit tabler sur trois effets : l’idée formatrice, l’idée-force et l’image-force. Mais, là il faut aller voir le bouquin. Désolé.

Après le Gracque l’éloquence républicaine devint une sorte de foire d’empoigne aux émotions

Ce qui par contre m’a frappé dans sa déclaration de renoncement ce n’est pas qu’il ait « jeté l’éponge » (comme certains l’ont dit…ah la pauvre éponge, on la passe ou on la jette ou on s’en efface) mais, au contraire, qu’il se soit exprimé dans le grand style laconique qui sied à l’éloquence républicaine quand elle respecte un devoir d’instruction civique au lieu de tomber dans l’excitation tribunicienne des émotions ou le discours compassé du Pouvoir en place. Excitation des émotions ? Oui, savez-vous que l’éloquence républicaine romaine subit un coup violent, qu’aucune éponge ne put jamais effacer, quand un des Gracques, un agitateur mondain qui voulait mettre les « Indignés » du temps de son côté, se dénuda le poitrail lors d’un discours style « Occupez le Forum » : jusqu’alors l’orateur républicain type argumentait sans efforts théâtraux, il instruisait se tenant droit dans ses sandales – et à chacun de voter, en raison, sur idées. Après le Gracque l’éloquence républicaine devint une sorte de foire d’empoigne aux émotions. Discours compassé ? Mais, voyons, c’est le style habituel de la classe professionnelle de la politique – on compasse, on compasse, et les gens trouvent que ça a de l’allure, que ça fait « présidentiel » – Mme Royal compassait mal, ça lui coûta la présidence.

En lisant Jean-Pierre Chevènement comme il ne nous a jamais aussi directement parlé, j’ai entendu l’écho de la véritable éloquence républicaine

Or, en effet, la déclaration magistrale du Lion de Belfort – une introduction, quatre points, une conclusion en trois points brefs – m’a remis en mémoire le bel et spartiate discours de Lazare Carnot du 11 Floréal An XII, quand il s’opposa à l’usurpation impériale du pouvoir, celle qui fournit, on doit en prendre conscience, le véritable logiciel de la présidence actuelle, qui est un despotat plébiscitaire. Je cite une phrase dont je vous laisse savourer l’actualité : « Il n’est pour le gouvernement qu’une seule manière de se consolider ; c’est d’être juste, c’est que la faveur ne l’emporte pas auprès de lui sur les services ; qu’il y ait une garantie contre les déprédations et l’imposture  ». Eh bien, en lisant Jean-Pierre Chevènement comme il ne nous a jamais aussi directement parlé, j’ai entendu l’écho de la véritable éloquence républicaine – les accents de Carnot et de Clemenceau – pour qui instruire par des idées, et non agiter par des promesses et exciter par des passions, est le cœur vif de l’exercice du suffrage universel.

Un peuple qui, et c’est là un trait unique en Europe, développe un sentiment national qui lui fera toujours placer le roi, ou l’Etat, au dessus de soi-même et de sa propre sujétion

Or, je relisais le livre d’Augustin Thierry, fresque magistrale mais laconique (200 pages pour 1500 ans d’histoire), œuvre éloquente (quasiment aveugle il dictait ses livres, d’où leur souffle) et œuvre républicaine sur l’émergence du « peuple » français, ce peuple gallo-romain qui, après avoir souffert l’esclavage sous l’occupation germaine et peiné sous la violence militaire « franke » (comme il dit), peu à peu gagne en droit à la parole, dans les bourgs, même dans les campagnes, s’émancipe lentement, cultive et se cultive, commerce et étudie, et apprend laborieusement la mobilité sociale ; mais un peuple qui, et c’est là un trait unique en Europe, développe un sentiment national qui lui fera toujours placer le roi, ou l’Etat, au dessus de soi-même et de sa propre sujétion, alors même qu’à plusieurs reprises la noblesse trahit à ses devoirs soit en passant à l’ennemi purement et simplement soit en tentant d’abattre la monarchie par des séditions successives. Le peuple, lui, jamais ne trahit. Thierry nous amène à cette conclusion stupéfiante mais vraie : que le peuple, devenue Nation en 1789, simplement préféra l’Etat à la personne royale, dès que le roi lui-même ne fut plus à la hauteur de sa fonction. La République naturellement succéda à la monarchie dans le progrès continu, sur 15 siècles, des libertés individuelles, de la justice sociale et de cette identification si française du peuple souverain et de l’Etat. Quand je relis la déclaration du Lion de Belfort, il me semble relire Augustin Thierry. J’appelle cela une constante rhétorique.

Alors, pour nous instruire en nous amusant, voici quelques citations que je vous laisse transposer et adapter aux circonstances actuelles [4] :
« La noblesse nourrie d’orgueil et d’honneur, et croyant qu’à elle seule appartiennent les droits politiques, égoïste dans son indépendance et hautaine dans ses dévouements ; à la fois turbulente et inoccupée, méprisant le travail , par son goût de plus en plus vif pour les recherches du luxe ». (Remplacez « noblesse » par… ?).

« De là vinrent dans le tiers état français, deux tendances divergentes, toujours en lutte, mais répondant toujours à un même objet final (la liberté et l’égalité) : l’une multiple et municipale, c’étaient les classes commerçantes ; l’autre unique et centrale, c’était la classe des fonctionnaires. A cette double origine répondaient deux catégories d’idées et de sentiments politiques. L’esprit de la bourgeoisie était libéral, mais étroit et immobile. L’esprit des corps n’admettait qu’un droit, celui de l’ordre  ». (Le remplacement se corse, si j’ose dire).

« Ici [5] se rencontre un fait qui n’est pas sans exemple, celui d’une alliance politique entre la classe lettrée, les esprits spéculatifs, et la portion ignorante et brutalement passionnée du tiers état  ». (C’est encore plus délicat mais…).

Je vous laisse sur ces citations qui sont, en réalité, des constantes rhétoriques. Entendez-les à l’œuvre dans la campagne pour le despotat présidentiel.


[1Je suis de ceux qui pensent que l’idée du Général d’une présidence légitimée par le peuple eut pour véritable racine le danger qu’il pressentit d’une autre tentative de coup d’Etat militaire, ou d’un coup de force communiste.

[3De l’art de séduire l’électeur indécis, Paris, François Bourin, 2012, « Troisième leçon, le montage rhétorique des idées politiques ».

[4Je les abrège

[5Lors de la révolte de 1413 les bouchers de Paris s’allièrent au duc de Bourgogne et à l’élite intellectuelle de la ville pour tenter de renverser le roi, et firent « très inhumaines besognes ». Ce fut l’Université qui, rare exemple de courage, prit l’initiative politique pour tenter de rétablir l’ordre, par la raison.


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