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« Comment allez-vous ? »

lundi 30 décembre 2013, par Arnaud Vojinovic

Alors que la Corée du Sud se débat depuis six mois pour sortir d’une crise sociale et politique destructrice, le pays le plus connecté au monde face à une répression insidieuse se tente à de nouvelles formes de protestation.

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« Comment allez-vous ? »

La Corée du Sud donne, depuis six mois, l’impression d’être un navire mal en point qui sombre petit à petit sans que le capitaine ne s’en inquiète. Il ne se passe pas une journée sans que de la coque subisse de nouveaux outrages. Les résultats de l’élection présidentielle de décembre 2012 sont aujourd’hui fortement remis en cause. Le scandale qui est à présent appelé le NISgate, NIS [1] du nom des services secrets, a mis à jour une opération sans précédent de manipulation de l’opinion publique orchestrée par une unité de l’armée et les services secrets pour discréditer les candidats de l’opposition pendant la campagne présidentielle de 2012. A partir de faux comptes une vaste campagne de diffamation est menée ; 22 millions de tweets émis à partir de 2 653 comptes Twitter pour le seul NIS. Les chiffres sont impressionnants. Face à cette déferlante la présidente Park Geun-hye fait la sourde oreille mais n’oublie pas de faire le ménage parmi les juges un peu trop entreprenants.

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La présidente Park Geun-hye fait la sourde oreille aux demandes d’excuses pour l’ingérence du NIS dans l’élection présidentielle. Détournement d’une publicité de 3M pour des bouchons auditifs.

Le principal parti d’opposition, le Parti Démocrate, joue dans un mouchoir de poche. Il demande depuis l’été une réforme du NIS et une prise de position de la présidente Park. Face à une fin de non recevoir, à la reprise de la session parlementaire de septembre, les députés de l’opposition refusent de siéger et s’installent sous une tente devant la mairie de Séoul. La crise parlementaire s’installe et la session d’une durée de cent jours ne voit aucune loi votée. Sans budget pour l’année à venir, le pays va dans le mur. Afin de débloquer la situation, le pouvoir accepte du bout des lèvres la création d’une commission pour redéfinir les champs d’intervention du NIS. Un budget est ainsi voté in extremis, hors du cadre constitutionnel, lors d’une session extraordinaire.

Si les députés bénéficient encore d’une certaine immunité [2], pour la société civile il en est tout autrement. L’époque est à la chasse aux sorcières. Du cartooniste Jeong Cheol-yeon de Majo&Sadi qui ose se moquer de la situation [3], au prêtre catholique Park Chang-shin, que l’on accuse d’être pro-communiste après avoir émis des doutes sur les vertus démocratiques du gouvernement. Pour celui qui se montre trop critique, il suffit d’en appeler à la loi de sécurité nationale et d’accuser l’indélicat de visées pro-nord coréennes pour l’envoyer en prison en attente d’un futur procès quitte à ce qu’il soit disculpé par la suite. 118 personnes ont ainsi été emprisonnées en 2013 dont le chef d’un des partis de l’opposition mais aussi député, Lee Seok-ki du Parti Progressiste Unifié.

Un œcuménisme de circonstance

Face à cette chasse aux sorcières, syndicalistes et citoyens ont trouvé une aide inespérée auprès des religieux. Si les soutiens sont au début ponctuels, aujourd’hui ce sont des larges pans des différents clergés qui soutiennent les mouvements de revendication ou de protestation. La hiérarchie catholique organise des messes pour appeler la présidente à démissionner, des prêtes prenant des positions dérangeantes. Les protestants activent leurs réseaux et mènent un travail de mobilisation afin de pousser Park à revoir sa position. Les bouddhistes au delà de simples déclarations, n’hésitent pas à donner l’asile à des syndicalistes de KORAIL rechercher par la Police.

Aujourd’hui, les mouvements religieux sont les seuls à pouvoir critiquer ouvertement le pouvoir et le comportement de Park Geun-hye sans craindre de retours de bâton.

« Comment allez-vous ? »

C’est un étudiant, Ju Hyun-woo, qui en ce 10 décembre placarde un poster écrit à la main pour exprimer son désappointement. L’affiche est intitulée « Comment allez-vous ? » [4]. Tout y passe : le NIS, la grève des cheminots, la privatisation du système de santé, le confit autour d’une ligne à haute-tension à Miryang, la corruption, l’inquiétude de pouvoir trouver un travail et se conclue "Je veux juste vous demander : « Êtes-ce que ça va ? Vous sentez vous bien en ignorant tous ces problèmes parce que ce ne sont pas les vôtres ? » Je voulais juste vous demander si vous vous sentiez bien en vous cachant derrière l’apathie des politiciens pour vous justifier. Si ces problèmes vous dérangent, exprimez vos opinions, quelles qu’elles soient. " C’est un ras-le-bol général devant l’apathie du politique qui s’exprime et qui est très vite repris par de nombreux étudiants. Les zones d’affichages dans plus de soixante universités se couvrent de posters écrits à la main.

Pour essayer d’endiguer le phénomène, le Ministère de l’éducation considérant ces Daejabo (coréanisation du Dazibao chinois) biaisés car nés d’une expression personnelle en demande l’interdiction auprès des directeurs d’université et des lycées. La circulaire demande aussi aux directeurs de rappeler aux élèves et aux étudiants de se consacrer à leurs études. A contrario, devant l’ampleur du phénomène la direction de l’Université de Corée d’où est parti le mouvement, a décidé de faire entrer dans son musée la double affiche de Ju Hyun-woo comme « document relatif au mouvement démocratique ». Le Ministre de l’éducation appréciera surement.

« The Attorney »

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The Attorney

The Attorney de Yang Woo-seok avec Song Kang-ho [5] est un film sorti le 19 décembre dernier. Il raconte l’histoire d’un avocat fiscaliste qui à la demande d’une tenancière d’un boui-boui dont le fils est emprisonné, prend la défense de cet étudiant. Nous sommes en 1981. Un groupe de lecture d’étudiants est arrêté et jeté en prison. Le groupe est soupçonné d’activité procommuniste. La famille n’a plus aucune nouvelle du fils. C’est un avocat brillant qui a réussi son examen au barreau sans avoir suivi de cours de droit qui accepte de rendre service à la tenancière. La rencontre avec le fils emprisonné depuis deux mois est un choc pour ce fiscaliste ambitieux. L’adolescent a été torturé et se trouve dans un état déplorable. C’est une prise de conscience pour l’avocat qui s’intéressait jusqu’à présent très peu à la politique. Il bascule dans l’activisme et va devenir un avocat emblématique de la défense des droits de l’homme en Corée du Sud.

Cet avocat est Roh Moo-hyun, une grande figure de la lutte contre la dictature. Il sera élu en 2003 président de la Corée du Sud. Son suicide en 2009 l’a érigé au rang de martyr dans le cœur des coréens. Bien que le film soit sorti le jour du premier anniversaire de l’élection de Park Geun-hye, le réalisateur se défend de l’accusation d’avoir fait un film engagé. Pourtant les avant-premières baignent dans une atmosphère irréelle. Le nom de Roh n’est jamais cité. Quand on fait référence au personnage, il est appelé « Il » ; un pronom rarement utilisé en coréen créant ainsi une ambiance lourde autour du film.

En une semaine avec 3 millions d’entrées (5 millions en 11 jours), le film se retrouve en tête du box-office.

« Les Misérables »

Début décembre, le gouvernement annonce la création d’une filiale à la compagnie de chemin de fer public. Le rôle de la filiale est d’exploiter une nouvelle ligne du KTX (le TGV local). Les syndicats y voient un début de privatisation de KORAIL allant à l’encontre des engagements de la campagne présidentielle. Comme à l’accoutumer, un nouveau bras de fer se met en place avec un gouvernement autiste. La grève débute le 9 décembre. La direction qui souhaite mettre fin au mouvement met à pied en quelques jours plus de 8 700 grévistes. Parallèlement la grève est déclarée illégale par le parquet, le procureur ordonne d’arrêter les leaders syndicaux. C’est ainsi qu’au petit matin du dimanche 22 décembre, 4 600 policiers font une descente au siège de la Confédération coréenne des syndicats (KCTU) mais les leaders ont fui. Ils trouvent refuge à Séoul dans le temple principal de l’ordre bouddhique Jogye situé à côté du quartier si prisé par les touristes étrangers, Insa-dong.

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Dimanche 22 décembre, descente de la Police au siège du KTCU à la recherche des grèvistes de KORAIL. 135 personnes sont arrêtées.

Quand le gouvernement décide de toucher la liberté syndicale, le conflit prend une envergure internationale. Les soutiens arrivent aussi de France par l’intermédiaire de Sud-Rail qui le 27 décembre envoie une délégation remettre une lettre de protestation à l’ambassadeur en poste à Paris [6] :

Pour le samedi 28 décembre, en soutien au syndicat de KORAIL, l’appel à la grève générale est lancé. Le cri de ralliement sera une chanson tirée de la comédie musicale Les Misérables : « A la volonté du peuple » [7]. Personne ne connait réellement Victor Hugo, mais quand le blockbuster américain Les Misérables débarque dans les salles coréennes fin décembre 2012, il tombe à point nommé. Les démocrates viennent de perdre l’élection présidentielle. C’est la douche froide et le moral est en berne. Pour se consoler, les coréens vont en masse au cinéma. Très vite l’opposition trouve dans l’œuvre de Victor Hugo un parallèle vif avec la situation politique intérieure : l’échec de l’insurrection républicaine de 1832 contre la monarchie de juillet est mis en parallèle avec la défaite aux élections et le danger sur la démocratie que représente l’arrivée au pouvoir de Park Geun-hye.

« A la volonté du peuple / Do you hear the people sing ? » devient ainsi un symbole fort de protestation. Le 28 décembre, parallèlement aux manifestions plus classiques organisées par les syndicats dont 100 000 personnes à Séoul encadrées par 13 000 policiers, des flash-mobs sont organisés à travers le pays. Reprendre la chanson tirée des Misérables est une forme d’exutoire pour ces étudiants afin d’alerter le gouvernement sur leur besoin d’être entendus.

Fidèle à sa réputation de ne tenir aucun compte de l’avis populaire, la veille de la grève générale, le gouvernement confirme la création de la filiale. Après 22 jours de grève chez KORAIL, afin de sortir de l’ornière, le Parti Démocrate arrache un accord de négociation au gouvernement. Il est accepté si la grève cesse. C’est le cas le 30 décembre ; le syndicat de KORAIL appelle à la reprise du travail.

Si la péninsule profitant du début des vacances scolaires d’hiver regagne une sérénité relative, il faut s’attendre dès la rentrée à de nouvelles formes de protestation dans les universités. Les mouvements étudiants ont prouvé leur capacité à se mobiliser soutenu par des familles entières qui ont combattues la dictature dans les années 80. Mais quasiment trente ans après leurs ainés, sauront-ils non pas forcément faire plier le pouvoir en place mais tout du moins se faire entendre ?

EDIT du 03 janvier :


Repères :

A lire sur lesinfluences.fr :


[1NIS : National Intelligence Service

[2Immunité relative puisque la député Jang Ha-na a été la cible de la fronde du parti conservateur pour avoir mis en doute la légitimité de l’élection de Park Geun-hye.

[3Majo&Sadi est un webcartoon d’anticipation se déroulant en 2050. Une œuvre critique de la société coréenne actuelle.

[4L’intitulé est en réalité annyeong deul hasimnikka (안녕들하십니까 ?). On peut rapidement le traduire par « comment allez-vous ? » mais deul,la marque du pluriel, apporte une nuance à la phrase qui peut prendre comme sens « allez-vous vraiment bien ? ».

[5Song Kang-ho est bien connu du public français. Il a joué dans le récent Le Transperceneige mais aussi dans Joint Security Area, Memories of Murder, The Host ou encore l’historico-burlesque Le Bon, la Brute et le Cinglé.

[7Le texte a été entièrement réécrit pour la version américaine, la chanson s’intitulant à présent « Entends-tu le peuple chanter ? »


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