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Comment ils rendent visible l’invisible

jeudi 27 décembre 2012, par Philippe-Joseph Salazar

Au commencement de la parole religieuse et politique était la rhétorique

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Avez-vous jamais survolé, à basse altitude, la Basilique de Lourdes ? Vue du ciel d’où, si l’aviation avait existé à l’époque, Bernadette eût pris mon Socata TB9 pour un Ange du Seigneur apparaissant depuis les hauteurs numineuses du Pic du Midi, la basilique ressemble à une station thermale comme il en existe tant dans les Pyrénées. Même les flèches de l’église pourraient être des clochetons de casino. Vues du ciel les affaires célestes, sur terre, ont une autre allure. Nouveau plan : la messe du 25 décembre à Notre-Dame de Paris. Un éphèbe à la coupe de cheveux tendance « tombée du lit », récite une des lectures du jour, en anglais, «  and this is the word of the Lord » tandis que Monseigneur Vingt Trois (que BFMTV avait affublé brièvement, la veille, au sujet du mariage pour tous les éphèbes, d’un « André XXIII » comme s’il était déjà pape) se préparait à dire une chose extraordinaire, et qui passa bien entendu inaperçue dans la ferveur du moment. Son homélie reprenait l’autre lecture du jour, « Au commencement était le Verbe  ».
Il expliqua que la foi rend visible l’invisible. De quel Verbe s’agit-il ? En grec, « logos ». On peut donc traduire le début du texte fabuleux par : « Au commencement était la rhétorique ». De fait, la seule manière dont l’évêque peut rendre visible l’invisible c’est de le formuler en mots, en paroles, en arguments. L’Eglise apparaît par la parole. Dans la tradition, l’évêque exerce un « triple office » de parole : il prêche devant les adultes, il fait la catéchèse aux enfants, il célèbre la messe pour les croyants. Ces trois « offices rhétoriques » servent à faire apparaître l’invisible. Lequel reste invisible, sauf en mots. Mais vu du ciel cette basilique de paroles est à l’image de la basilique de Lourdes vue depuis mon petit avion théorique (« theoros », en grec : l’observateur) : elle ressemble à n’importe quelle autre construction politique. L’art de la parole politique est de rendre visible l’invisible, présent l’inexistant, et vrai le faux. Comme disait Aragon, le « mentir vrai ».

"La manducation du verbe"

Le jour de Noël La Dépêche du Midi n’accorda, dévote de la vénérable tradition rad-soc, aucune place à l’Eglise sur sa première page. Mais, cinq colonnes à la une, au « Foie gras : pourquoi ils n’en veulent pas ». On savoure la réponse du canard gavé à la colombe du Saint-Esprit. Jadis les grands mystiques parlaient de la « manducation du verbe  » pour signifier leur manière de rendre visible l’invisible par l’inlassable répétition de prières. Dans le Grand Sud on s’alarme de l’invisibilité du foie gras d’oie et, surtout, de canard sur la table des Lords anglais. Les pages 2 et 3 tabulent les arguments pro et contra, sur dix colonnes. Du grand journalisme d’enquête. Pas un mot des célébrations christiques.
Comme à la messe, on stimule l’attention par deux lectures : la première, donnée par un éphèbe de Stop Gavage, donne ses arguments sur la cruauté du procédé, au nom de « et ceci est la parole de ‘l’animal humain’ » ; la deuxième, par un producteur, réfute cette souffrance car si mes canards souffrent leur foie est avarié, or comme mes produits sont bons, donc l’animal n’a pas souffert. Rhétorique contre rhétorique. Mais, vu du ciel, en l’occurrence de la Chambre des Lords (lesquels iront toujours déguster du foie gras chez Wiltons ou dans leurs clubs), le foie gras sert à cacher la chasse au renard contre quoi il est toujours impossible de légiférer au Royaume-Uni. Ma suggestion, à tous les gâte-sauces qui « s’exilent » à Londres, est de lancer un new product line : le pâté de renard, les aiguillettes de goupil et les pieds de vulpicule en gelée. Et de voir ce qui va se passer. Vu du ciel, canard ou renard ? Où est le plus cruel ?

Mon voisin de voyage, en vol pour Francfort trois jours avant Noël, était un mathématicien américain qui a inventé une branche lucrative de cette science éthérée. Il est fort riche. Il calcule les probabilités de présence d’ADN dans des affaires judiciaires et testamentaires. Il a rendu des gens fort riches en prouvant qu’ils avaient droit à un héritage par parenté établie « scientifiquement ». Mais, au fil de la conversation, je m’aperçois qu’il est également fort ignorant sur son propre ADN culturel : je lui fais remarquer que même s’il se dit « american-ukrainian  » son patronyme est en réalité allemand, que sa famille jadis de Lviv était ainsi sujette de l’empire autrichien, que Lviv était Lemberg, quatrième ville de l’Empire, et que si son aiëul était juif, il lui suffirait d’aller lire le roman de Joseph Roth, La Marche de Radetsky, pour comprendre tout cela. Eh bien mon éminent mathématicien, qui a bâti une fortune sur le calcul génétique, fut ébahi, et restait incrédule. Vu du ciel de l’ADN, je racontais des bêtises. Vu du mien il disait des choses curieuses. Rhétorique contre rhétorique. Jeu égal. Il faisait parler l’invisible dans le désir du lucre, ou la résolution d’un crime (la pierre d’achoppement reste tout de même l’intégrité de la collecte de l’ADN). Il est vrai que je ne lui ai pas glissé ma note au moment où nous nous sommes dit adieu.

Leçon de Noël à partir de ces trois anecdotes : pour comprendre un argument politique il ne faut pas se placer du point de vue contraire, mais s’imaginer à la place même de production de cet argument à réfuter. Il faut s’imaginer en apparition, pour comprendre la foi, en trace génétique, pour comprendre notre mathématicien, en lord chasseur pour comprendre le « no thanks »


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