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Comment j’ai bu la tasse Lehman Brothers

Le 17 septembre 2018, par Philippe Liger-Belair

Dix années après la faillite de la banque américaine et l’onde de choc mondiale, le témoignage d’un ex-banquier d’affaires devenu depuis enseignant et essayiste. Repenti ?

15 septembre 2018. Dix années ont passé depuis le jour où Lehman Brothers fit faillite, un événement qui doit être regardé à la fois comme celui qui scella la crise financière et comme le symbole des injustices du marché sous-régulé.

Le 15 septembre 2008, je venais de débarquer à Londres pour travailler au plus près de mes nouveaux collègues de Barclays, une véritable institution parmi les banques de la City. Sous contrat avec sa filiale à Luxembourg, j’avais éprouvé le besoin de passer un mois à temps plein dans nos bureaux de Canary Wharf, le quartier d’affaires excentré de la capitale anglaise. Bien loin des tracas que peut m’offrir aujourd’hui le moindre déplacement en tant qu’enseignant-chercheur dans un établissement public français – avance de frais, incertitude sur les remboursements, etc. – j’avais pour ainsi dire « la belle vie » sur le plan matériel. À ma demande, Barclays avait loué un appartement spacieux à 200 mètres de la Tour de Londres, je me rendais tranquillement au travail en navette fluviale sur la Tamise en passant chaque matin sous le magnifique Tower Bridge, et je réglais tous mes frais avec une carte professionnelle sans jamais débourser un centime de ma poche.

À mon bureau, dans le vaste open space du 5 North Colonnade, je regardais mes supérieurs s’ennuyer, s’inquiéter visiblement un peu pour leur bonus de février.

Ce 15 septembre 2008 devait être un jour comme un autre. Certes, l’atmosphère n’était pas très légère, et les jours fastes de la décennie s’étaient éloignés à cause de la crise des subprimes aux États-Unis. Les affaires tournaient un peu moins bien. J’avais prévu de rejoindre deux amis de la banque Lehman Brothers pour dîner. Ce nom me disait vaguement quelque chose, mais rien ne le différenciait vraiment des autres : Merill Lynch, Glodman Sachs, RBS, HSBC et bien d’autres. « Lehman », c’est ainsi qu’on commença à l’appeler le jour où elle nous devint plus familière, connaissait des difficultés. Mais qui n’en avait pas alors ? Nous avions tous mis le pied sur le frein, attentistes. Je regrettais un peu d’avoir calé mon séjour à cette période trop calme. À mon bureau, dans le vaste open space du 5 North Colonnade, je regardais mes supérieurs s’ennuyer, s’inquiéter visiblement un peu pour leur bonus de février, décrochant-raccrochant le téléphone fébrilement dans leurs tentatives de signer malgré tout quelques transactions avec des clients qu’ils croyaient acquis. On en profitait pour se pencher enfin sur des tâches maintes fois reportées par la nécessité de gérer les transactions que nous signions jusque-là à un rythme effréné. Je voyais l’un de mes voisins, Prihem, indien d’origine, travailler sur la simplification de la structure du groupe : depuis plusieurs années, mes collègues créaient des sociétés pour un oui ou pour un non, histoire de contourner ou de profiter de telle ou telle règle fiscale. Il fallait maintenant mettre de l’ordre, et ce trou d’air dans les affaires était presque bienvenu. On donnait des noms de code à chaque projet pour les identifier facilement : noms de cépages, noms d’opéras, de coureurs cyclistes… Celui dont s’occupait alors Prihem portait le nom d’une couleur. Il était l’un des rares à s’affairer ce 15 septembre 2008. Moi, je sirotais tranquillement mon café Starbucks dont une enseigne s’était installée au sein même de la cantine d’entreprise. Malgré mon anglais encore laborieux, je surpris alors des bribes de discussions entre mes collègues. Ils faisaient mention d’un dimanche (la veille) décisif pour Lehman. Visiblement, une véritable « bombe » venait d’exploser : dans la nuit, vers 1 heure du matin à New York, Lehman Brothers s’était déclarée en faillite.

Heureusement, notre département avait soldé ses positions avec cette banque quelques mois plus tôt. Mais aurions-nous encore un job demain ? Après-demain ? Notre univers semblait s’écrouler. Si les banques « too big to fail » étaient finalement soumises aux mêmes dangers que les boutiques de quartiers, étions-nous à l’abris ? Risquions-nous aussi de perdre notre épargne, placée dans les plus grandes banques européennes ? La planète tournerait-elle toujours ce soir ? C’était l’affolement.

Dialogue sur Blackberry : « M… ta boîte coule. On annule le dîner avec Nicolas ce soir ? Je suis désolé. Quelle est l’ambiance ?
-  Non, non, on maintient. Je viendrai avec des ramettes de papier. On récupère tout ce qu’on peut.
-  Tu es certain ? Après tout tu as raison, ça te changera les idées.
-  Tant qu’on est vivant, profitons-en.
 »

« C’était sympa hier soir. Merci. Tu as vu, Barclays rachète les activités de Lehman. Je vais devenir votre patron ! Lol.
-  Nicolas doit quitter le bureau pour ce soir. Il fait ses cartons. Pour moi… il semble que PWC a été nommé liquidateur, et je dois rester. Je ne sais pas ce que je vais faire.
 »

15 septembre 2009 : je n’ai pas eu de bonus en février, mais j’ai toujours mon job. Certains ont certes été licenciés, mais tous ont retrouvé un emploi chez des concurrents ou dans des plus petites structures. Puisque le temps des banques semble révolu, c’est la mode des fonds d’investissements. Nombreux sont ceux, parmi les meilleurs, qui anticipent et rejoignent des sphères moins régulées où les opportunités sont réelles. Le bâtiment de Lehman à Londres est maintenant occupé par une banque japonaise. À New York, le bleu du logo de Barclays a remplacé le vert de Lehman à l’adresse de son très célèbre siège dont le building à lui seul est estimé à 1 milliard de dollars !

J’ai démissionné et je me suis éloigné de Canary Wharf. En déménageant à Lille, je me suis reconnecté au monde réel. Même pour moi, un nuage très opaque recouvre désormais les activités de mes anciens collègues.

Les années suivantes, le paysage se transforme. Certains sont licenciés, comme Prihem, d’autres nous rejoignent. L’un des nouveaux venus, d’origine bulgare, a la réputation d’être un excellent technicien : tellement bon qu’il excella dans la titrisation des titres immobiliers aux États-Unis du temps où il travaillait chez Goldman Sachs. Plus que nous tous (ou le pensons-nous pour nous rassurer nous-mêmes ?), il semble être l’un des responsables de la grave crise de 2008. Mais c’est déjà du passé. Il en tire même une certaine aura, il a fait l’Histoire. Il fallait être doué pour vendre ces dettes pourries partout dans le monde.

J’ai démissionné et je me suis éloigné de Canary Wharf. En déménageant à Lille, je me suis reconnecté au monde réel. Même pour moi, un nuage très opaque recouvre désormais les activités de mes anciens collègues. Deux convictions m’accompagnent dans mes travaux de recherches. D’abord, les amitiés sincères nouées à Luxembourg et à Londres ainsi que le souvenir de collègues sympathiques m’aident à garder la tête froide et à refuser cette vision manichéenne qu’on nous sert si souvent d’un monde où deux classes s’affronteraient, les riches contre les pauvres, les dominants contre les dominés. Ce n’est évidemment pas si simple. Mes travaux scientifiques et grand public en témoignent. Ensuite et malgré cela, je constate avec beaucoup de perplexité l’aveuglement des sphères financières – et quand j’emploie cette expression, je désigne les hommes et les femmes qui les composent – sur les injustices qu’elles nourrissent, parfois à leur insu. Dix ans après la crise financière, mon collègue bulgare a fini par être licencié mais il s’est vite recasé, sans souci particulier. Et la faillite de Lehman Brothers fut finalement un épiphénomène dans la vie des élites financières. Certains affirment que cet événement a changé la face du monde ; je ne le crois pas. Ou au moins… pas pour mes anciens collègues et (parfois) amis. Parce que c’est bien tout le paradoxe de cette crise : elle changea la vie de millions de personnes qui n’y pouvaient pas grand-chose, ceux que la crise économique qui succéda à la crise financière mit à terre, familles grecques ou espagnoles, propriétaires surendettés de Detroit, employés de Marks et Spencer à Londres… Mais elle ne fut qu’une année sans bonus pour la finance mondiale.

La faillite de Lehman Brothers fut finalement un épiphénomène dans la vie des élites financières

Malheureusement, empêtrés dans une idéologie qui confond la méritocratie et le marché, il est difficile de lui faire entendre raison et de transpercer le voile qui couvre les injustices qu’elle nourrit. C’est la raison pour laquelle il me paraîtrait bien indécent de fêter ce triste anniversaire.



Par stey delphinele 18 septembre 2018

Intéressant, merci pour cette lecture. Delphine

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