Comment le Marseillais résiste à la gentrification

Le 29 novembre 2018, par La rédaction des Influences

Selon la revue Langage&Société, le parler marseillais reflète les mutations urbaines et de fortes inégalités sociales comme l’a rappelé le drame de la rue d’Aubagne le 5 novembre dernier.

#Mentalité

Politique urbaine. À Marseille, les taudis de centre-ville s’écroulent soudainement, une politique municipale clientéliste et nonchalante vacille. La colère des habitants perdure depuis le drame de la rue d’Aubagne, le 5 novembre, où 8 personnes sont mortes dans les décombres des n°63 et 65. Tel un effet domino, le scandale a conduit à la sauvegarde d’urgence de 1482 locataires à ce jour, exfiltrés de centaines de logements insalubres et dangereux. Et ce n’est pas fini. Le procureur de la République vient d’annoncer qu’une information judiciaire est désormais ouverte pour « homicides involontaires  » aggravés « par violation manifestement délibérée d’une obligation de prudence ou de sécurité  ».
La ville phocéenne qui aimait tant à s’enivrer d’adjectifs requalificatifs, faisant briller une modernité conquérante et irrésistible de son centre-ville, se trouve prise dans la tourmente, celle d’une ville toute percluse d’inégalités sociales très fortes, et organisée en espaces très ségrégués. Une revue Langage&Société, s’était penché à la fin de l’année dernière sur cette gentrification à l’oeuvre, sorte de décor en carton-pâte de la mobilité heureuse, masquant une réalité autrement plus complexe. Avec " Marseille entre gentrification et ségrégation langagière", des chercheurs du langage, écrit comme oral, ont mis à jour des situations sociales bien moins bling-bling. Bref, le Marseillais résiste devant le rouleau-compresseur urbain de la gentrification.

« Haro sur les bobos, le Panier c’est la sieste l’aïoli et l’OM »

Le chercheur-flâneur Jean-Michel Géa a ainsi recueilli au début des années 2000, affichettes sauvages et graffitis rédigés par les habitants traditionnels du quartier du Panier, jouxtant le Vieux-Port et qui a été longtemps « le secteur des petits métiers de la mer et un lieu d’installation des populations migrantes et ouvrières ». Avec les nouveaux venus et le chamboule-tout urbain, s’est installée la peur persistante de « degun », du plus personne dans les rues et d’une vie sociale anémiée. Le bobo migrant a le droit à sa philippique.

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Langage&Société, Jean-Michel Géa et Médéric Gasquet-Cyrus, N°162 "Marseille, entre gentrification et ségrégation langagière", FMSH éditions, 176 p., 16,50 €.

« Haro sur les bobos, le Panier c’est la galéjade le pastis et la pétanque / Haro sur les bobos le Panier c’est le sport le soleil et les copains / Haro sur les bobos, le Panier c’est vivre tranquille et pas courir partout / Haro sur les bobos, le Panier c’est la sieste l’aïoli et l’OM/ Haro sur les bobos, le Panier c’est pastis et cacahuètes charclade et bouillabaisse  » etc. De nombreux autres graffitis et textes signalent toujours ces lignes de fracture entre populations. Pour l’universitaire, toutes ces inscriptions dans le paysage urbain nouveau témoignent avec leurs faibles moyens langagiers, de résistances et de tactiques encore vivaces dans l’état d’esprit marseillais face à une « idéologie urbaine esthétisante ». L’imposition des nouvelles normes d’un « urbanisme revanchiste » aux logiques sélectives (les pauvres et les minorités de toutes sortes mis de côté), et un embourgeoisement assez net, n’ont fait que creuser les inégalités sociales.
D’autres chercheurs se sont intéressés justement au parler des « néo-marseillais ». L’accent s’est quelque peu pasteurisé ou à l’inverse, est caricaturé par le nouveau venu qui chercherait ainsi à s’assimiler au décor. Un « noyau dur  » d’une dizaine de mots très répandus à Marseille peut très bien être utilisé (pas toujours de façon juste) par les primo-arrivants du Vieux-Port comme tè, vé, dégun, fada, peuchère, minot, de longue, oaï, léguer, caguer et l’inoxydable cagole. Néo se ressentant illégitimes ou en passe d’être acceptés par ceux qui se considèrent comme légitimes, « leur présence et le fait qu’ils soient des locuteurs légitimes (petite bourgeoisie intellectuelle, secteur des arts et de l’administration de la culture, de l’enseignement et du travail social), leur accès à la parole publique en font des locuteurs/agents sociaux potentiellement porteurs/vecteurs de changements linguistiques » nous expliquent le chercheur (néo-marseillais ?) Médéric Gasquet-Cyrus et l’universitaire (Grenoble-Alpes) Cyril Trimaille.

« Haro sur les bobos, Le Panier c’est pastis et cacahuètes charclade et bouillabaisse »

Ce dernier a également réalisé un autre article éclairant avec Mathilde Spini sur les phénomènes de « palatalisation » (son dur produit par une partie plus à l’avant du palais) et d’« affrication » (articulation d’une consonne en deux phases successives) du parler marseillais. Des trois grands accents marseillais répertoriés ( l’accent dit des Vrais Marseillais modèle Pagnol et Raimu, l’accent de la bourgeoisie marseillaise qui cherche à parler « pointu » et l’accent Quartiers Nord), c’est le troisième qui a le plus d’influence. Le QN, pourtant venu d’un groupe social très stigmatisé, en gros le jeune banlieusard arabe racaille, en fonction des autres populations et de leurs mobilités urbaines, peut être soit moqué comme un stéréotype, soit tout au contraire, adopté comme un accent usuel et même valorisant ( valeurs jeune, urbain, moderne).
On ignore si le maire Jean-Claude Gaudin a bien conscience des processus de palatalisation et d’affrication dans sa ville au fil des années, mais il aurait été bien inspiré d’écouter un peu plus attentivement la rue. Afin de mieux trouver un nouveau parler politique marseillais.

www.langage-societe.fr




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