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Comment tout le monde escroque Adam Smith

Le 21 décembre 2017, par Philippe Liger-Belair

Souvent cité de Sciences Po à HEC, rarement lu.

Sorti du microcosme intellectuel français, j’ai souvent rencontré l’idée que la poursuite des intérêts individuels réunis sur des marchés laissés parfaitement libres servait l’intérêt général. Les justifications de cette opinion s’appuient fréquemment sur Adam Smith (1723-1790), souvent cité, rarement lu. Et curieusement, depuis que je fréquente les salles de classe pour y enseigner l’économie et les sciences sociales, je retrouve la même fausse lecture de l’Enquête sur la nature et la richesse des nations (1776) que dans les open space des banques d’affaires où j’ai forgé mes premières armes. Ici chez les banquiers, pour voler au secours de consciences parfois malmenées ; là, chez mes étudiants en sciences sociales pour être critiquée.

Du monde des affaires aux établissements de l’enseignement supérieur, deux univers que j’aurai bientôt fréquentés à parts égales dans ma vie professionnelle, j’ai rencontré cette hérésie qui contribue à former des erreurs de jugement lourdes de conséquences.
Les vices privés font le bien public affirment certains, à grand renfort de citations d’Adam Smith. Les plus informés citent ensuite ce passage de la Richesse des nations : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. » Autrement dit, l’égoïsme de chacun permet les échanges et l’enrichissement mutuel. Inventant de toute pièce une filiation à travers les ans et les frontières, certains y voient un écho à La fable des abeilles (1714) de Bernard Mandeville qui choisit effectivement comme sous-titre de son texte : Vices privés, avantages publics. « Cessez donc de vous plaindre, écrit le docteur néerlandais, seuls les fous veulent rendre honnête une grande ruche. […] Il faut qu’existent la malhonnêteté, le luxe, l’orgueil, si nous voulons en retirer le fruit. »

Les théories de Smith ne sont pas conçues pour justifier les égoïsmes individuels

Pourtant, tout lecteur un petit peu zélé de Smith devrait être alerté par la lecture de La théorie des sentiments moraux (1759) qui précéda la Richesse des nations. Ici, celui qui est reconnu par tous comme le fondateur de l’économie montre son visage de philosophe. Dans sa généalogie des grands systèmes de la philosophie morale depuis l’Antiquité, il décrit les « systèmes licencieux  » en critiquant vertement et sans concession la fable de Mandeville. Il promeut au contraire l’amour de la vertu, « la plus noble des passions », qu’il faut associer à la prudence, à la justice, à la bienfaisance et à la maîtrise de soi. Il développe une pensée à l’opposé de l’égoïsme éthique mandevillien pour qui tous les motifs sont nécessairement intéressés, égocentrés, personnels.

Ceux qui font de Smith le héraut et justificateur de leur propre égoïsme se trompent et ne l’ont pas lu. Ou ils se sont arrêtés à la lecture de la célèbre citation sur le boucher, le brasseur et le boulanger et des deux ou trois pages suivantes. Pourquoi cette confusion ? Dans la Richesse des nations, Smith décrit simplement et brillamment ce qui explique le développement des échanges et de la division du travail, sans pour autant contredire son analyse de la Théorie des sentiments moraux (contrairement à ce qu’on a pu dire à propos d’une controverse appelée « Das Adam Smith Problem »). La recherche de l’intérêt personnel dans le commerce n’exclut pas la bienveillance voire la charité. Mais, sauf chez les mendiants, nul ne s’adresse au commerçant en comptant sur sa générosité. Pour que chacun trouve son compte et que la société prospère, chacun doit trouver son avantage dans l’échange. L’égoïsme du boucher n’est donc pas un vice, mais un sentiment absolument sain et normal. « Il est recommandé, par nature, de n’avoir d’abord et principalement soin que de [soi-même] » écrivait Smith dans les Sentiments moraux. Chaque homme est naturellement d’abord intéressé par lui-même. Cela n’exclut pas l’amitié, la charité, la générosité ni l’amour. Mais ces sentiments ne peuvent être exigés et arrachés de force. Et l’égoïsme comme passion de soi-même est naturel. Il ne devient un vice que quand il est trop violent ou exclusif. Malheureusement, ce que des générations de managers issus des business schools ont retenu de leurs quelques cours d’économie, c’est une version incomprise de la Richesse des nations érigée en livre saint de la religion des marchés parfaits. Nouvelle loi quasi divine qui permet de justifier l’injustifiable grâce à quelques dogmes bien utiles, il suffit de faire dire à Smith que l’égoïsme est un levier de l’intérêt général pour avoir bonne conscience.

La main invisible et le doigt dans l’oeil

Sur ce péché originel vient se greffer l’image la plus répandue de la science économique, également trompeuse et justificatrice du pire. La promesse de la « main invisible », également empruntée à Smith, est au dogme du marché parfaitement libre ce que la toute-puissance divine est aux croyances religieuses. Alors que je m’inquiétai des effets de la crise financière sur l’économie réelle, la promesse de la force autorégulatrice du marché (la main invisible) fit dire à l’un de mes ex-collègues en banque d’affaires qu’il ne fallait pas s’en inquiéter outre mesure puisque c’était un rééquilibrage sein et nécessaire. Le monde en ressortirait naturellement plus fort. « C’est Smith qui l’a dit avec sa main invisible ». Sauf que Smith n’a mentionné qu’une fois et brièvement ce concept, et qu’il n’a jamais démontré le bridge entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif, sur lequel les économistes du XXIe siècle planchent encore.

La main invisible des marchés ne permet pas, jusqu’à preuve du contraire, de servir l’intérêt général ; et la doctrine smithienne ne fait pas de l’égoïsme individuel le principe de l’éthique marchande, et encore moins celui de sa philosophie morale. Il faudra aux banquiers d’affaires quelques heures de lecture pour comprendre que Smith ne peut être leur prophète ; et à mes étudiants insoumis (à plus d’un sens) un peu d’honnêteté et de rigueur pour cesser de vilipender la science économique en raison, notamment, d’un biais originel fantasmé. À chacun de balayer devant sa porte.

> Philippe Liger-Belair est docteur en histoire des idées et agrégé de sciences économiques et sociales qu’il enseigne à Sciences Po Lille. Dans une autre vie il a été fiscaliste international, et le raconte dans son essai Éloge de l’impôt. Essai de justice fiscale (Lemieux Éditeur, 2017). Cet article est le premier de son blog.




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