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Comment ne pas enterrer Léandri ?

dimanche 28 octobre 2012, par Pierre Pelot

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Disons-le tout net : Pourquoi ne pas le dire ?
Il y a du chef-d’œuvre dans ce livre. Qu’est-ce qu’un chef d’œuvre ? Littré dixit : 1) Ouvrage que faisait un aspirant ou une aspirante pour se faire recevoir maître ou maîtresse dans le métier qu’ils avaient appris. Les jurés ou les jurées donnaient le chef-d’oeuvre à l’aspirant ou à l’aspirante, qui le devaient faire devant un certain nombre de maîtres ou de maîtresses. 2) Oeuvre parfaite et très belle en son genre. 3) Toute oeuvre, toute action qui mérite quelque louange.

Que vous faut-il de plus ? le livre de Léandri mérite amplement toutes ces définitions et sans doute bien d’autres que je ne suis pas certain de bien savoir dire, mais vais tenter. Bruno Léandri que le peuple France connaît essentiellement pour sévir depuis lurette ( belle ) dans les pages du reluisant organe de presse Fluide Glacial, sévit essentiellement, en vérité, dans les pages dudit magazine, et ailleurs. C’est un écrivain, un chroniqueur et un scénariste, comme le signale la page 4 de couv et sa (courte ) notice bio, mais qui n’en pense pas moins. « On enterre bien les Dinky Toys  »… est un récit de mémoires qui nous emporte dans les pas de la souvenance, dans le sillage d’un type qui en a vécu de belles et de pas mûres et en fait la vendange dans un bon gros panier en vrac, les acides et les tendres à cœur mélangées au fil de la cueillette.
Dommage que Léandri dont le grand âge est déjà bien marqué ne soit pas dix fois plus chenu encore, pour nous en mettre une ou plusieurs couches supplémentaires. Il vivait dans les années 70, et dure encore, il avait commencé plus tôt, certes, mais il nous narre depuis ce départ-là. Il furent cinq, et potes, c’était aux alentours de Bécon, ça grandissait dans ces environs-là. Ce livre pourrait sans doute aussi bien s’appeler « Les copains d’abord », avec des passages « Guerre des boutons » ou « Chateau de ma mère » ( Pagnol et Pergaud ) pour le talent du sujet et de sa narration. Cinq copains comme jamais vous n’en avez eu, et même si vous en avez eu des branques, vous pouvez toujours vous aligner…

Léandri remonte et descend le temps, il nous emmène en visite et à la rencontre de cette bande qui va grandir et vivre sa ( leur ) vie au courant de ces années tumultes. Portraits magiques de ces cinglés enregistrant un concert de musique sur le bord des voies de chemin de fer d’alentour de banlieue, sur la partition duquel le passage des trains joue un rôle sinon pré en tout cas pondérant… Parcours ( c’est ainsi qu’on appelle le chemin parcouru d’âge en âge et entre deux ) de ces joyeux furieux et de l’auteur lui-même, passant des jeux de gamins ( la construction d’un trésor et les randonnées du temps des mobylettes qui valent bien les épopées d’autres Huckleberry Finn — si celui-ci avait eu une mobylette — ) à l’éveil des sens de ces malheureux phénomènes hormoneux que nous sommes, les aventures de vacances en formes d’expéditions extra-terrestres, quasiment… Mariage éclair qui vous envoie l’abandonné pieds et poings liés dans le désastre… Un portrait plus que surréaliste d’un véritable obsessionnel collectionneur de tout et n’importe quoi … Et puis. Et puis parmi les plus belles pages sans doute jamais écrites sur la vie d’un enseignant, prof, maître, et sa classe de baltringues hors pairs), cinglés déjà marqués pour la vie, élèves aimés et haïs… et puis, et puis le passage de mai 68 dans les universités vedettes, et là encore vous n’avez peut-être jamais lu et dégusté cette traversée de l’événement accommodé de l’intérieur, sous cet angle-là d’une vérité-régal si bellement assaisonnée. (Message personnel : J’avais jamais vraiment trop rien bité à Mai 68, vécu pour ma part du fond du trou du cul du monde, même en lisant et voyant par le suite des compte-rendu de la chose, savants et décortiqueurs : c’est fait. Merci Bruno.) Tout ça avec pointures style Lyotard, Deleuze, Machin et Trucs, je ne vous dis pas.

Véritable voyage dans le temps en compagnie d’un guide d’une générosité rare, d’un amour pour les gens, remarquable, au sens de remarquable, au sens de d’abord. Sans parler de l’écriture en elle-même qui est quand même, excusez du peu, coulante et réchauffante, du sacrément bel ouvrage – le chef d’œuvre signalé plus haut, première définition.
Je vous avoue : à l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai pas terminé le livre. Page 250, j’en suis. Sur 390. Parce que j’y vais lentement, lentement, de plus en plus lentement, j’ai pas envie de rentrer chez moi, où le soleil se fait foireux, et de quitter mon ami qui raconte avec ce bonheur-là. A un moment pourtant il faudra bien que je tourne la dernière page. Ça me blues déjà.


Repères :

On enterre bien les Dinky Toys, par Bruno Léandri, François Bourin Editeur (Paris), 391 pages, 22 €. Sortie : 26 août 2012.


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