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Comment on nous raconte des histoires, ou les fables politiques

lundi 2 mai 2011, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

Si un écrivain de la Renaissance revenait parmi nous, il écrirait aussitôt un livre sur Le Pouvoir des Fables au Siècle de l’Électron. Paradoxe : au sommet des techniques de l’information nous sommes retombés plus bas que des Cro-Magnons broutant d’écorce des arbres en pensant ingérer la divinité. Saint Jérôme, qui bataillait précisément contre « le pouvoir des fables » sur ses coreligionnaires, c’est-à-dire contre l’emprise et la séduction exercée sur les convertis à la Vraie Foi par la culture du temps, romaine et païenne, dont les mythes et légendes alimentaient aussi des pratiques civiques, politiques et patriotiques, bref l’ennemi, saint Jérôme donc recommandait aux chrétiens de faire « comme le Juif épouse sa captive, après lui avoir coupé les ongles et rasé la tête » [1]. Bref : écoutez ce que vous racontent les Romains, mais veillez à ne pas vous faire prendre ou séduire. Applicable aux médias politiques et aux réseaux internet.

Césaire au Panthéon, le mariage de William & Kate, la béatification de Jean Paul II, l’OTAN détruisant, olympienne et sans prendre aucun risque, un pays factice inventé naguère par le ministère italien des colonies, la catastrophe nucléaire au Japon, etc. On nous abreuve d’une rhétorique fabuleuse où un élément réel, un individu ou un phénomène naturel, est monté en épingle et hors de proportion, au niveau de ce que les Pères de l’Église, réfléchissant sur le pouvoir des fictions romaines sur les esprits qu’ils voulaient séduire eux-mêmes, formulaient simplement : comment une fiction peut-elle empêcher de voir la vérité (du Christ), car si la Foi est vraie, elle devrait s’imposer à tous ? Pourquoi les fables ont-elles un pouvoir plus grand ? Réponse des Pères : ça marche au culte des images, à l’idolâtrie. Arnobe, professeur de rhétorique dans la ville dédiée à la prostitution sacrée, Sicca, l’actuelle Le Kef en Tunisie, décrit le processus d’emprise et de séduction [2] : un phénomène inexpliqué devient un mythe (une « histoire » comme on dit maintenant), le mythe devient un culte avec des rites (une « histoire » en suscite d’autres, il y a du suivi, c’est le principe des programmes télé et des « amis » sur Facebook), le culte s’enrichit et finit par donner au phénomène, qui reste toujours ce qu’il est, un événement, le statut rétrospectif d’un Grand Événement. Arnobe nomme cela « fictio », ou processus de « fabrication » (même mot en latin). Je dirais, de nos jours : de la com’.

Un exemple : sur France 24 on nous commente la béatification de celui dont les restes « sacrés » (c’est l’épithète) ont déplacé ceux d’un autre pape, Innocent XI, que la foule aussi en son temps proclama santo subito (Innocent brisa net l’invasion turque en Europe, ce qui marqua le déclin du futur partenaire de l’OTAN, comme Jean Paul précipita la fin de l’URSS…cela donne à réfléchir). Un théologien de l’archevêque catholique de Paris, surexcité, nous explique qu’un miracle en est un s’il est inexpliqué scientifiquement [3]. Bref, un événement inexpliqué frappe les esprits ; les médias en proie à l’obsession de l’info immédiate et en continu montent une « histoire » (à coups d’images fortes, de commentaires, et de répétitions obsidionales) et les participants se voient sur les réseaux sociaux être présents dans la foule, et rajoutent au culte formel (désormais le 22 octobre est un mémorial) [4] le rite médiatique du tu-me-vois-je-te-vois, au point qu’on a demandé aux fidèles de ne pas confondre une béatification avec un match de foot. Bref, le processus détaillé par Arnobe, Père de l’Église sous Dioclétien et pourfendeur des « autres » (les gens civilisés du temps) offre une grille de lecture pour comprendre la fabrication électronique de fictions puissantes :

un événement qu’on comprend peu ou mal mais étonnant « breaking news » -> une histoire bien montée, un scénario de film -> rite formel plus rituel des effets de réseau -> croyance à l’importance réelle de l’événement = FABLE.

Prenez le mariage de William & Kate, qui a failli souffler le cierge du Vatican : les médias ont saisi un événement au fond sans intérêt (William n’est pas prince héritier) sauf qu’il s’articule à un mythe, celui de Diana morte mystérieusement (événement inexpliqué, étonnant), pour y rajouter un élément de culte populaire (l’histoire se répéterait avec l’ascension de Kate, la fille normale qui devient duchesse et altesse royale) conforté d’un rite formel (la pompe monarchique), tout cela démultiplié par la télé et l’internet et Facebook et twitter, avec pour résultat du processus de fabrication l’idée étrange que le monde est meilleur, que l’amour sauve tout – pendant que l’OTAN commet, disons-le, des crimes de guerre à Tripoli et qu’on laisse les Saoudiens nettoyer le Bahreïn, province perse. Que ce soit l’amour de dieu ou l’amour de Kate, nous voilà servi des fictions.

C’est là tout le montage de l’opération médiatique, la fable fabriquée autour de M. Dominique Strauss-Kahn : un événement étonnant (sa nomination au FMI) -> un scénario digne d’un télé film (sa femme que le peuple découvre milliardaire, le ryad à Marrakech et la townhouse à Georgetown, le prince du care et qui répare les maux de la finance malsaine) -> les rites d’approche et de distance du pouvoir, tous signes qu’il est « dans le pouvoir » sans s’en salir les mains -> l’effet fabuleux espéré (qu’il soit effectivement le meilleur candidat à gauche dans la guerre d’usure à la vertu qu’il mène contre Madame Aubry et autres mères pures et dures). Mademoiselle Le Pen, même processus (détournement de sainte Jeanne d’Arc : on ne peut pas être « républicain » et faire ses dévotions à une sainte, royaliste mors aux dents). Que ces deux sirènes de la vertu, DSK et MLP se retrouvent à la proue des sondages devrait nous faire réfléchir sur la fabrication rhétorique de scénarios politiques qui ne sont que des fables.

Le remède ?

De fait il existe une longue tradition catholique d’analyse des fictions populaires et, plaise aux dieux, comme ses armes peuvent être retournées contre ceux qui les ont fourbies, je ne peux pas résister au désir de donner ici une grille de décryptage fournie, elle, par le Père de Tournemine, un best seller du XVIIIe siècle dans les séminaires et les oratoires [5].

Sept règles de décryptage des fables du politique, pour être précis. Conseils en stratégie de com’ à vos marques, inutile, L’Express, d’aller chercher Mister Alaister Campbell, ici c’est la Propaganda [6] qui parle et qui dit – si on analyse, SOA ; si on est du côté conseil en com’, COC :

Voilà comment on fabrique une « histoire » politique. Je vous aurais avertis. Traitons les fables des médias, et donc du politique, comme « le Juif épouse sa captive après lui avoir coupé les ongles et rasé la tête ».


[1Lettre soixante-dix.

[2Adversus Nationes, livre V en particulier. « adversus nationes », ou « contre les autres » (la majorité) par opposition à « nous », les convertis.

[3Apparemment il y a onze critères médicaux et cinq critères spirituels. Il est assez difficile, sur le site du Vatican, de trouver les textes de référence.

[4A Rome et en Pologne.

[5René-Joseph de Tournemine, Seconde partie du Projet d’un ouvrage sur l’origine des fables, dans les Mémoires de Trévoux, Addition, novembre-décembre 1702, 1-22. Consulté à la Mazarine, cote 339007.

[6Comme on le sait le mot, l’idée et le modèle organisationnel est catholique ; de nos jours : Congrégation pour l’évangélisation des peuples – ou comment propager parmi ceux qui n’y croient pas ce qu’ils peuvent autrement concevoir comme une fable.


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