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Comment rater sa ville en 5 leçons

lundi 5 juin 2017, par Yves Czerczuk

Thierry Paquot, Désastres Urbains, Paris, La Découverte, Février 2015, 220 p., 17,90 €

Société. L’architecture de l’Atoll (Haute Qualité Écologique attention !) dans la douceur angevine rappelle le très spielbergien vaisseau de Rencontre du troisième type. Jeté là, dans la banlieue d’Angers comme un trousseau de clefs bling-bling sur la table basse du salon, ce premier éco-parc commercial français promet, à grand renfort de mots clefs biens calibrés, rayonnement et attractivité du territoire. Depuis son ouverture en 2012, il offre un stéréotype XXL de ce que sera le centre commercial du demain. Résolument moderne et écologique, au moins dans ses promesses et sur les dépliants que sa venue au monde accompagnent. Malgré une légère récession de la consommation en France, et, plus largement, une contraction globale de l’économie, la grande surface n’a pas dit son dernier mot, avec plus de 50 nouvelles sorties de terre depuis 2008. Un exemple parmi tant d’autres de ce que Thierry Paquot nomme les « désastres urbains  » dans une enquête au titre éponyme et menée à même le béton des grands projets architecturaux et urbanistiques.

Centrées sur 5 objets précis, (les grands ensembles, les centres commerciaux, les gratte-ciels, les gated communities et les grands projets), les « digressions » de l’auteur, tels qu’il les appelle, éclairent aussi bien les méfaits passés de l’urbanisme, de la construction de villes aux pieds de volcan ou sur des failles tectoniques au cataclysmiques ZUP, que les soucis à venir que posent la planification des métropoles du futur. Si l’image d’une ville morte n’est ni nouvelle, ni même à mettre au crédit des plus imaginatifs philosophes ou écrivains d’anticipation, Thierry Paquot se détache du stéréotype en développant l’idée que les calamités qui touchent les aires urbaines ne sont jamais uniquement liées aux caprices de notre planète, mais bien causées – au moins en partie – par l’Homme lui-même. À la lecture de cet essai, on songe à un album de Lucky Luke, Daisy Town. Dans cet épisode (et film), les notables cherchent à régler leurs problèmes de délinquance (les Dalton), et rêvent quelques instants d’une « métropole puissante et dynamique  », avant qu’une ruée vers l’or et vers ailleurs ne la fasse rapidement tomber en poussière. Une scène qui ne dépareillerait pas de l’analyse de l’auteur. Selon Thierry Paquot, lorsqu’un projet urbain veut répondre à un besoin, celui d’une population, ou d’un groupe spéculatif, il a une facheuse tendance à se dissocier de l’aspiration qu’éprouve chaque individu. En d’autre termes, il n’apréhende en aucune façon, la vie qui gonflera ces organes urbains trop souvent construits « vite et pas cher », selon l’expression consacrée dans les années 1960.

Selon Thierry Paquot, lorsqu’un projet urbain veut répondre à un besoin, celui d’une population ou d’un groupe spéculatif, il a une facheuse tendance à se dissocier de l’aspiration qu’éprouve chaque individu.

Hautement érudit, littéraire (Paquot citant quantité de références à Perec, Zola, mais aussi Ballard , Korman ou Ernaux), parfois « historicien », voire sociopolitique ( le chapitre sur le Grand Paris), Désastres Urbains ne manque ni de chair d’arguments, ni de nerfs polémistes lorsqu’il s’agit d’envisager ces désastreux totems civilisationnels comme d’instables entités vivantes. Seule une pleine conscience des torts passés permettra d’endiguer les conséquences écologiques, économiques et sociales de ces catastrophes urbains qui ne cessent de trouver de nouvelles formes désastreuses à endosser. À défaut de réponse politique aux crises que nous traversons, il est temps comme plaide Thierry Paquot de repolitiser la ville et ses enjeux.


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