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Comment un discours ça fait de l’effet

dimanche 4 avril 2010, par Philippe-Joseph Salazar

Souvent, l’effet d’un discours a peu de rapport avec le discours lui-même : par exemple, qui a écouté un discours entier d’Obama, avant de voter pour lui ? Et pourquoi la presse américaine se pâme t-elle en ce moment devant la redécouverte du discours d’indépendance de Haïti du Général Dessalines, le Pol Pot des Grandes Antilles ? Petit cours d’épidictique et d’allégorèse.

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(Source Klincksieck)

Le Canada est une étrange démocratie, à la Swift. Régulièrement, le premier ministre de Sa Gracieuse Majesté, reine du Canada, suspend le parlement où son parti est minoritaire, quand il pense que les débats ne mèneront à rien. On dit alors « proroger », au sens de « suspendre » et non pas de « prolonger » (ah, que ce mot est rhétoriquement intéressant : il dit deux choses contraires, comme par exemple « dialogue social »). Ladite prorogation est une vieille coutume héritée de la mère patrie, mère comme on le sait de la démocratie parlementaire, la Grande Bretagne. Le Canada est une étrange société, où tout le monde est bon et gentil, mais où pour justifier le massacre des bébés phoques et continuer à vendre ses produits dérivés en Europe (« fards bio », mesdames), le gouvernement produisit un documentaire à l’attention de la commission de Bruxelles qui démontra, pic à la main, que d’un seul « crunch ! » le crochet du pic perfore la cervelle, ce qui est « humain », dit le reporter : le bébé phoque n’a pas le temps de souffrir. Le Canada est un pays étrange, un peu la Pologne d’Ubu, où la population haïtienne est nombreuse et, me disait une journaliste de Radio Canada, alimente les gangs de rue dont on entend très peu parler : la novlangue canadienne impose que le Canada est sans chômeur, sans enfant drogué, sans pauvre, sans mendiant, sans pédophile, sans diplomatie, etc., et donc sans parlement.

Petite leçon d’épidictique

Si je m’adonne à cette philippique c’est pour une raison rhétorique : en suspendant le parlement, on arrête, logiquement, le débat contradictoire ; en passant ce documentaire stupide, on oublie que l’argument éthique, de justice sociale (« le massacre fait vivre les Eskimos », qui par ailleurs polluent le Grand Nord avec leurs 4X4 pétaradants, et leurs canettes de bière), fond comme neige au soleil devant l’horreur aurale du « crunch ! » ; en maintenant le mythe de Haïti, terre en proie à la malédiction politique, on reste dans ce qu’en rhétorique on nomme le régime (allez, un mot savant) : épidictique. Epiquoi ? Epidictique, vous dis-je, c’est à dire ce type de discours convenu, soit de célébration, soit de vitupération, un discours donc de la valeur, et qui se place au dessus (« épi ») des choses et refuse d’aller voir en dessous (pensez à épicentre, la projection à la surface de la force sismique d’en bas) : au dessus, le discours de la valeur et des valeurs, au dessous le réel des technologies d’hyperpolitique.

En douce, je viens d’expliquer les trois régimes rhétoriques en politique : le plan délibératif (pour ou contre) ; le plan judiciaire (juste ou injuste) ; le plan épidictique (le bel et bon, ou le salaud). La politique actionne, incessamment, ces trois technologies.

J’en viens donc à Haïti.

Depuis quelques jours la presse américaine se fait l’écho d’une découverte canadienne. Une étudiante à la feuille d’érable aurait découvert, à Londres, la seule version existante de la Déclaration d’indépendance de Saint-Domingue (ipso facto : Haïti, le 1er janvier 1804). Peu importe le détail de cette «  découverte  », même s’il faudrait dire aux étudiants dits « de recherche » nord-américains que les archives nationales, sauf celles saccagées par les troupes allemandes à trois reprises, sont en général bien tenues en Europe, et encore mieux en Grande-Bretagne qui n’a pâti d’aucune invasion depuis Hastings, en 1066, quand nous l’avons mise à merci ; mais à l’âge de Facebook, une archive c’est un mystère, digne du Code Da Vinci ou de la lingerie sous les bananes de Madame Josephine Baker. Un document d’archive ça en jette.

Le New York Times a aussitôt célébré la découverte comme aussi importante que l’écriture de la Déclaration d’Indépendance américaine en 1776 (« Il arrive qu’au cours de l’histoire humaine un peuple décide de rompre les liens qui l’attachent à un autre et revendique ainsi sa place parmi les puissances du monde » ma trad.) : on tient enfin le relais, le passage de témoin, le chaînon manquant dans le transport oratoire de la Déclaration américaine à tout le Nouveau Continent. Avec ce discours signé Jean-Jacques Dessalines (1758-1806), « Général en Chef », on tient enfin la première phase de l’expansion du grand discours de Jefferson au reste de la chasse gardée.

Allégorèse, la fabrique à justifications

L’Amérique, qui a la passion des discours-déclarations à portée universelle, tient enfin la preuve écrite que l’idéologie grandiloquente de Jefferson avait commencé par essaimer à Saint-Domingue, avant d’inspirer, qui sait ? Simon Bolivar y lo demás. Le Nouveau Monde peut enfin respirer : la rhétorique de la République américaine s’est effectivement incarnée ici, à Haïti, en 1804, laquelle, depuis 1915, est un protectorat de fait de l’Oncle Sam qui, profitant de la « Guerre européenne » (le nom longtemps donné à la Grande Guerre), continua de faire main basse sur les Grandes Antilles (Porto Rico avait été envahi en 1898, et Cuba en 1906).

En rhétorique politique, cette technologie qui consiste à mettre en rapport des discours dans le temps, porte un nom : allégorèse ; ou comment on se sert, dans un discours, d’un événement actuel pour le projeter sur un événement passé, afin de légitimer l’actuel en lui donnant de la profondeur, et, du même geste, justifier le passé, en lui donnant un héritage actuel. Par ce double mouvement de manipulation, celui qui l’opère , et le parle, se pose alors en interprète privilégié, en hyperdécodeur – dans le cas présent le maître de l’allégorèse c’est le New York Times.

De fait, l’opinion américaine fond en larmes devant le texte du général Dessalines. Pourquoi ? D’abord parce que les Américains ont la passion de la Déclaration Fondatrice qui affirme « Nous le Peuple ». Nous, en France, nous avons la passion des « appels » : appel du 18 juin, mais avant cela les appels de Jaurès, de Gambetta, de Napoléon, de Robespierre, de Danton, de Mirabeau. La République américaine se pense par la rhétorique de la déclaration qui affirme et performe le « Nous » du peuple. La République française se vit pas la rhétorique de celui qui en appelle au peuple – vous verrez, Madame Royal lancera un appel.

American Scriptures

Evidemment, si la découverte du discours de Dessalines est, comme le disent les savants historiens haïtiens (à qui une simple étudiante a tout de même fait un beau pied de nez), « le plus grand des dons », il reste à savoir si, comme la Déclaration américaine, ou la Déclaration des Droits en France, il fera ou non partie du « bloc de constitutionnalité ». Si le discours est bien ce que tous disent, il faut alors qu’il devienne ce que les Américains, parlant de leur Constitution et de la Déclaration de 1776, nomment : American Scriptures, la Bible de la république. Le problème, purement rhétorique, qui se pose alors est l’analyse du discours lui-même.

D’abord, voilà une proclamation lancée par un général qui deviendra l’ empereur Jacques Ier (1804), secondé par trente-cinq généraux et officiers supérieurs. Cela ressemble plus à un pronunciamento et à une junte qu’à une Déclaration d’indépendance par le peuple : ce discours soi-disant et prétendu libérateur ouvre en réalité la porte à deux cents ans de dictatures chamarrées, de dynasties sanguinaires, de potentats policiers, à une succession vampirique de misères et de massacres où le « peuple » d’abord mis au silence par l’esclavage fut ensuite continument consigné à la paix des prisons et au silence abject d’être opprimé par les siens, tous successeurs du grand Dessalines, Pol Pot des Grandes Antilles. La langue et le style de Dessalines (enfin, de son secrétaire, qui a dû aller chez les jésuites ou les oratoriens), sont eux-mêmes des fabrications : une imitation châtiée, presque parodique, des grands discours de l’Usurpateur, ou des chefs de la Révolution, et il est probable qu’en dehors des loyalistes à la France le peuple, qui, lui, parlait créole, n’en a pas compris un traître mot. On parle pour lui, à fond. Hyperparole du maître.

Or, souvent, l’effet d’un discours a peu de rapport avec le discours lui-même : par exemple, qui a écouté un discours entier d’Obama, avant de voter pour lui ? Un mot, une expression, un tour de phrase entendus ou qu’on vous cite (ça, c’est la technique radio-télé), remplacent le discours et, paradoxalement, en fabriquent l’effet. Le texte de Dessalines risque donc de servir à célébrer des valeurs vues à travers le prisme américain, et c’est cela le régime que j’ai appelé « épidictique ». Le texte est déjà en train de fabriquer de la valeur : on nous dit même qu’il doit servir à «  redéfinir la notion d’indépendance ». Ah ? Comment ? Je fais un pari : en faisant de cette demi-île des Grandes Antilles un protectorat américain, à jamais.

Le tremblement de terre récent c’est comme si la Nature, lasse de voir un paradis réduit à un enfer, avait soudain décidé, dans un geste tragique et sophocléen, de faire voir deux siècles de dénaturation politique. Les morts du séisme font voir, dans l’accumulation des cadavres et des ruines, deux siècles de massacres. L’Histoire de ses fléaux devient visible.

Mais, justement, à lire le fameux discours, dont personne n’avait jamais vu un exemplaire imprimé, on apprend qu’une phrase clef (les autres Antilles « heureuses de n’avoir jamais connu les fléaux qui nous ont détruit ») avait été rapportée, entendue et enseignée – dieux seuls savent comment travaillent les historiens qui ne savent pas lire les textes – comme « les idéaux qui nous ont détruit ». Cette différence est essentielle : le discours ne s’en prend donc pas aux idéaux républicains mais aux «  fléaux », c’est à dire au rétablissement de l’esclavage par Bonaparte, que la Révolution avait aboli, et à l’envoi d’un corps expéditionnaire.

« Tout manjé bon pou manjé, tout pawol pa bon pou di »

Alors, nous, en France ? La harangue contient une phrase que j’offre à la méditation des signataires du remboursement des frais compensatoires versés par les tyrans locaux à «  la France » (entre guillemets car ce n’est pas la République qui avait négocié l’affaire) : « Jurons à l’univers entier, à la postérité, à nous-mêmes de renoncer à jamais à la France ». Et j’ajoute ce proverbe créole : « Tout manjé bon pou manjé, tout pawol pa bon pou di », soit : toute nourriture est bonne à manger, toute parole n’est pas bonne à dire. Dessalines aurait mieux fait de ne rien dire. Cette renonciation est « pawol pa bon pou di », mais pas pour les maîtres de Washington.

Car, vu de notre bord, on pourrait faire parler « bon pou di » ce fameux discours, et jouer d’une contre-allégorèse. La voici : faut-il prendre au sérieux le pronunciamento d’un général mégalomane, renonçant, face à un général lui-même usurpateur de la République, au nom de son peuple, à la France ? La manière d’y répondre, et qui ferait honneur à la République, au lieu d’un « remboursement », serait de dénier toute valeur à cette renonciation Dessalines-Bonaparte, « pas bon pou di », et d’offrir au peuple haïtien de rejoindre la République qu’il n’aurait jamais dû quitter. Et ce serait à l’honneur, et à la générosité, des Antilles françaises que d’accueillir et de soutenir leur sœur martyrisée. Il faudrait donc faire parler autrement ce fameux discours – le faire parler peuple, le faire parler République. Et lui faire dire autre chose qu’une parodie de Déclaration américaine. C’est cela la rhétorique, la vraie : renverser ce qui est donné comme une évidence.

Un discours ça peut faire, deux cents ans après, de l’effet. Un effet inattendu. « Bon pou di ».


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