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Comment va gouverner Macron ?

samedi 3 juin 2017, par Jean-Marie Durand

Pierre Rosanvallon, Le bon gouvernement, Paris, Seuil, août 2015, 416 p., 22,90 €

Politique. Quelles leçons politiques vont-elles être tirées des élections présidentielle et législatives de 2017 ? La question politique la plus taraudante, « Qu’est-ce qu’un bon gouvernant ? », l’est plus que jamais. Il n’est pas inutile pour nourrir son analyse de lire ou relire un essai récent de Pierre Rosanvallon, Le bon gouvernement. L’historien des idées l’a publié il y a à peine deux ans. Et les couleurs de l’analyse rosanvalienne sont étonnamment vives.
La crise de la démocratie, telle qu’on en parle depuis des années (voire depuis des siècles), tient généralement au constat désenchanté d’une crise de la représentation, et plus précisément d’un sentiment de mal-représentation. De plus en plus d’analyses critiques tentent ainsi aujourd’hui d’en conjurer les effets en vantant les mérites de la démocratie directe ou de multiples procédures techniques issues des temps anciens (tirage au sort, amélioration de la représentation des élus, parité, limitation du cumul des mandats, démocratie participative…). Pourtant, observe Pierre Rosanvallon, le sentiment de « mal-gouvernement » compte autant dans la balance de la crise démocratique que celui de mal-représentation.

Nous vivons l’âge d’une démocratie « atrophiée », simultanément confrontée au déclin des partis et des syndicats ainsi qu’à la non-représentation des nouvelles figures du social.

Prolongeant un long cycle d’ouvrages consacrés aux mutations de la démocratie contemporaine inauguré il y a plus de dix ans – La contre-démocratie, La légitimité démocratique, La société des égaux -, le professeur au Collège de France fait du problème de l’exécutif un point clé de la réflexion globale sur le pouvoir et ses impasses démocratiques. « Nos régimes peuvent être dits démocratiques, mais nous ne sommes pas, en réalité, gouvernés démocratiquement », souligne-t-il d’emblée. C’est selon lui ce «  grand hiatus » qui nourrit « le désenchantement et le désarroi contemporains ».

Nous vivons l’âge d’une démocratie « atrophiée », simultanément confrontée au déclin des partis et des syndicats ainsi qu’à la non-représentation des nouvelles figures du social. L’expression citoyenne, singulièrement appauvrie, n’a plus d’autres possibilités que de se manifester de façon protestataire.
Si « le mal-gouvernement ronge aussi en profondeur nos sociétés », c’est parce que le mouvement constant de présidentialisation de nos régimes politiques pervertit depuis plus de trente ans la nature et la forme des démocraties. Le pouvoir législatif, rappelle Rosanvallon, est devenu « subordonné à la fonction gouvernante ». Or, « faute d’avoir clairement analysé ce changement de paradigme », nous échouons « à appréhender les véritables racines du désenchantement contemporain et donc à déterminer les conditions d’un nouveau progrès démocratique ». Certes, le pouvoir exécutif dominant – et notamment sa « main droite », autoritaire, pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu qui lui préférait la « main gauche », celle de l’Etat social - a déjà une longue histoire, mouvementée et tendue. Rosanvallon rappelle comment en France plusieurs moments politiques, comme la révolution de 1792, ont plusieurs fois tenté de repousser l’idée d’un exercice solitaire du pouvoir exécutif, en célébrant même le « culte de l’impersonnalité ». Mais, bien souvent, la puissance abusive de l’exécutif revient au premier rang des préoccupations politiques. Cette reprise en main se déploie à travers l’instrumentalisation de quelques notions, comme la « volonté » - incarnée par un Bonaparte dès la fin de la Révolution ou par un Louis-Napoléon Bonaparte en 1852 après la Seconde République -, ou encore « l’attention à la décision et à l’efficacité par rapport à l’accent mis sur la délibération parlementaire » - comme au moment de la guerre de 1914-18. Notre constitution de 1958, voulue par de Gaulle, ne sort de pas de ce cadre présidentialiste, en dépit de quelques garde-fous parlementaristes, en réalité plus théoriques que réellement efficaces.

« Nous n’avons pas besoin d’hommes providentiels, mais d’un homme de confiance.  »

Cette personnalisation du pouvoir, quelle que soit la forme politique qu’elle prend (césarisme, totalitarisme, populisme…) est un contre-sens démocratique, même si elle repose sur une même prétention à dépasser les limites de l’élection et à mettre en place une forme radicalement démocratique. « Nous n’avons pas besoin d’hommes providentiels, mais d’un homme de confiance  », écrit Rosanvallon, qui le décrit comme «  la figure de référence cardinale pour caractériser le bon gouvernant ».

L’enjeu du Bon gouvernement consiste ainsi à repenser de fond en comble les modalités d’un nouveau rapport entre gouvernés et gouvernants, à l’appui duquel une démocratie revitalisée pourrait enfin permettre aux citoyens de contrôler réellement le pouvoir exécutif. Pour Rosanvallon, il s’agit ainsi d’élargir et de prolonger ce qu’il appelle la « démocratie d’autorisation » (celle que l’on connaît, c’est-à-dire celle qui accorde un permis de gouverner, par le système de l’élection) à une vraie « démocratie d’exercice », qui ne peut se déployer qu’à partir de trois éléments constituants : « la lisibilité, la responsabilité, la réactivité  ». Ces trois principes dessinent les contours des deux formes de régimes politiques qui découlent de cette démocratie d’exercice, et en constituent deux visages fringants : la « démocratie d’appropriation » et la « démocratie de confiance », « clefs du progrès démocratique à l’âge présidentiel-gouvernant ».

Au cœur de cette démocratie espérée, les partis politiques semblent un peu hors-jeu, comme l’a confirmé l’apparition récente de nouvelles organisations démocratiques dans l’espace politique européen (Podemos, Syriza…) qui ont opéré sous différents modes une réanimation de la scène représentative-protestataire et une revitalisation de la notion de forum démocratique. Alors que les partis sont désormais cantonnés au fonctionnement de la seule démocratie d’autorisation, les nouvelles organisations démocratiques visent à mieux contrôler le pouvoir, c’est-à-dire à s’en faire les partenaires exigeants, avisés et non dupes, en particulier de toutes les « dissimulations » dont les gouvernements font preuve dans leur art de gérer les affaires publiques. Or, une vraie démocratie de confiance, à laquelle Rosanvallon confère un cadre théorique général et argumenté, ne peut s’accommoder du piège de la dissimulation : celle-ci réfute même son principe vital.
Si nous savons en partie comment réguler la présidentialisation des démocraties pour éviter ses dérives - encadrement de l’élection, reparlementarisation, retour à des pouvoirs impersonnels… -, il nous reste à insuffler dans l’esprit public un vrai air démocratique, par-delà les règles et par-delà le droit, qui restent bien entendu essentiels. Deux qualités fondamentales sont requises pour faire vivre cet esprit démocratique, selon Rosanvallon, dans les mots duquel on retrouve les accents intellectuels de la seconde gauche qu’il incarna dans les années 70-80 : « l’intégrité et le parler vrai ». À l’heure où la corruption, le conflit d’intérêts, le trafic d’influence, la prise illégale d’intérêt… rythment l’ordinaire de la vie publique, le désir d’intégrité va de soi.

Rosanvallon défend le principe de la parrêsia qui s’oppose au rhéteur, celui qui vise à flatter, qui endort et trompe le peuple.

Les pages de l’auteur sur la nécessité d’une nouvelle « parrêsia », opposée à la rhétorique, sont aussi très convaincantes. Rappelant le travail de Michel Foucault sur la figure du « parrèsiaste », « diseur courageux d’une vérité où il risque lui-même et sa relation avec l’autre  » (Foucault, Le courage de la vérité), à l’inverse du rhéteur, menteur efficace, Rosanvallon défend le discours de la parrêsia qui s’oppose à celui qui vise à flatter, qui endort et trompe le peuple.

À cette réactivation d’une morale publique, convoquant un ethos démocratique primitif, Pierre Rosanvallon associe des propositions plus techniques, comme la création d’un conseil du fonctionnement démocratique, de commissions publiques chargées de l’évaluation de la qualité démocratique ainsi que de l’organisation du débat public autour des champs traités… Cet enchevêtrement d’idées à la fois abstraites et instrumentales nourrit au fond une même obsession : redéfinir les rapports entre gouvernants et gouvernés. Autant dire la voie centrale du grand chantier politique de 2017 : la réalisation espérée mais inachevée d’une société des égaux.

> Cet article a connu une première version dans la revue Panorama des idées (novembre 2015).


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