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Condition féminine en Corée du Sud : état des lieux

mardi 4 mars 2014, par Arnaud Vojinovic

Pas d’action d’éclat ni de sextremisme à la Femen en Corée du Sud. Dans la péninsule, le militantisme féministe est plus posé. Entretien avec Lee Seon-mi, militante convaincue et engagée et Mok Soo-jeong, auteure.

Lesinfluences.fr : Pour la première fois de son histoire, la Corée du Sud a élu une femme en tant que Présidente du pays. Est-ce un signe fort de l’évolution de la société coréenne que les occidentaux qualifient souvent de machiste ?

Lee Seon-mi & Mok Soo-jeong : Nullement. Si Park Geun-hye est une femme d’un point de vue biologique, elle ne l’est pas sociologiquement. Si elle est élue c’est en sa qualité de fille de dictateur, elle n’est pas venue au pouvoir en tant que femme.

Même si on dit que les femmes participent beaucoup plus qu’avant à la vie économique du pays, ce n’est une réalité qu’au début de leur carrière professionnelle. En effet elles travaillent beaucoup avant le mariage. Mais leur salaire est beaucoup plus faible par rapport aux hommes. Ainsi quand elles se marient ou encore à l’arrivée du premier enfant, elles arrêtent de travailler [1] ; les frais de garde de l’enfant étant souvent supérieurs au salaire perçu. Quand les enfants sont plus grands, elles reprennent un travail. Mais cette coupure d’une dizaine d’année, leur interdit de reprendre leur carrière. Elles se retrouvent donc caissière ou femme de ménage, des emplois les moins rémunérés.

La courbe d’activité suit une structure en M. Une forte présence sur le marché du travail au début, un effondrement en milieu de carrière et une reprise d’activité lorsque les enfants sont plus grands.

Si la crise économique a eu des effets pervers, les mentalités ont-elles évolué ?

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Mok Soo-jeong

Après la crise économique [2], apparaissent les « chwijip »(취집), un mot valise qui est la contraction de trouver un travail (« chwijik » - 취직) et se marier (« sijipgada » - 시집가다). Il est de plus en plus difficile pour les femmes de trouver un travail convenable, donc elles choisissent plutôt de se marier. Avant la crise, ce phénomène n’existait plus et la femme participait presque autant à la vie économique du pays que les hommes. Après la crise, la femme déserte le marché du travail, préférant se marier. C’est un véritable recul pour la position de la femme dans la société coréenne. Simultanément afin de répondre à une offre, apparaissent des agences matrimoniales, futurs maris et femmes se choisissent sur dossier. On ne tombe plus amoureux. On ne sort plus ensemble pour se connaitre. Les jeunes hommes ne savent plus comment faire pour rencontrer une femme et tomber amoureux. Au final, ils trouvent que c’est un gaspillage de temps, d’émotion et d’argent.

De même depuis la crise, on voit à Gangnam [3] vers 16h-17h de très jolies filles se rendre chez le coiffeur, dépenser des fortunes en soin et maquillage. Ce sont des hôtesses de bar. On les appelle des « nagayo girl » (« nagayo » - 나가요- de sortir). Auparavant, ces filles étaient de basse extraction sociale ou avaient connu une histoire personnelle difficile. Aujourd’hui c’est une autre population. Au lieu de prendre un travail misérable, elles préfèrent devenir des « nagayo girl ». Il y a ainsi une explosion du marché de la prostitution. Dans les 3/4 des cas, les femmes débutent entre 13 et 18 ans - quand elles sont ados. Elles sont le plus souvent issues de famille à problème : un parent absent, l’alcoolisme ou encore des violences conjugales. Lorsqu’elles fuient leur foyer, la seule alternative pour survivre est la prostitution.

La crise économique a laissé une marque profonde dans la société. Les gens ont véritablement souffert de ce changement. L’ensemble de la population souffre de cette situation. Il y a eu très peu de gagnants. Des familles entières ont été détruites [4]. Pour se consoler, les hommes fréquentent les hôtesses de bar des room salons ou les salons de massages. D’une certain façon, les salons de massage sont les plus rentables pour les consommateurs ; on paye relativement peu cher pour un rapport sexuel.

Pourquoi les jeunes coréennes font tant appel à la chirurgie esthétique ?

Afin de se placer sur le marché du mariage ou de travailler comme hôtesses, les femmes ont tout intérêt à se faire les plus belles possibles.

D’ailleurs faire usage de la chirurgie esthétique est paradoxale. En tant que femme, je suis malheureuse avant car je ne me trouve pas belle mais après même si cela c’est bien passé, je suis insatisfaite du résultat et toujours malheureuse. C’est donc encore plus désespérant. Ce qui explique un taux de suicides anormalement élevé après les opérations.

Quelle est l’histoire du féminisme coréen ?

La lutte féministe a commencé dans les années quatre vingt comme les autres mouvements sociaux. La loi était totalement inégalitaire. Donc le but était de la corriger. Les deux acquis majeurs ont été la réforme du système Hoju qui interdisait à une femme d’être chef de famille [5] et la prévention sur les violences faites aux femmes. Une des plus grosses associations féministes est Korea Women’s Hotline. Créée en 1983, c’est un standard d’appel en cas de violence sexuelle ou domestique, lorsque la victime est en danger. Au delà de la réception d’appel, l’organisation possède 26 bureaux locaux, gèrent des hébergements d’urgence, produit des films, organise des manifestation et mène des actions de lobbying auprès des députés en apportant des projets de lois déjà rédigés.

Malheureusement l’institutionnalisation des dirigeantes des groupes féministes a affaibli leurs revendications. Une fois que l’on est dans le système, on ne peut plus rien car le système ne veut jamais un changement radical.

Restent-ils de grands combats à mener ?

Toutes les grandes victoires comme l’avortement en France ont été obtenues par un combat. En Corée on pratique librement l’avortement car cela arrange tout le monde, les jeunes, le corps médical, la société. On est en plein dans la morale confucéenne : il y a un déni de la réalité. Il faut faire semblant. Même s’il y a eu quelque chose, on fait comme si rien n’était arrivé. Il y a de la part de l’Etat un manque de responsabilité sur ce sujet. En premier lieu, si l’Etat apportait une aide économique pour élever l’enfant, beaucoup de femmes garderaient leur bébé. Ensuite le manque de programme relatif à l’éducation sexuelle auprès des jeunes à des effets catastrophiques.

Lorsque Lee Myung-bak, du fait d’une baisse de la fécondité, a décidé de faire appliquer réellement la loi contre l’avortement, les féministes en face n’ont pas pu réagir car elles n’avaient aucun argument car il n’y a jamais eu de lutte pour remporter ce droit fondamental. Donc l’argument brandi par les chrétiens comme quoi le fœtus est un être vivant était inattaquable.

Les victimes de viol sont souvent des doubles victimes ; alors qu’elles sont victimes d’une agression sexuelle, la société considère qu’elles ont été provocatrices par leur comportement et qu’elles ont ainsi gâché la vie d’un garçon. Par exemple, il y a peu, à la faculté de médecine de l’Université de Corée (Korea University), une étudiante a été violée collectivement par ses condisciples. Elle a porté plainte. Les familles de ces garçons essayent de contre-attaquer en manipulant les témoignages pour la faire paraitre peu pudique. Cette affaire est symptomatique des violences faites aux femmes. Même parmi des futurs médecins, d’un certain statut social, entre confrères la femme n’est pas à l’abri de violences sexuelles.

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Lee Seon-mi

Le tableau que vous dressez est très noir. La condition féminine a-t-elle tout de même évolué depuis l’avènement de la démocratie ?

On a jamais réussi à se débarrasser du système confucéen. Ce système se marie très bien avec un système dictatorial ; la femme au foyer devenant l’esclave de son mari. L’ancien dictateur, Park Chung-hee, père de l’actuelle présidente, a basé sa politique sur le diptyque « fidélité au pays, fidélité à la famille », les deux étant inséparables pour lui. Si la Chine s’est débarrassée en partie du confucianisme par la révolution culturelle, si le Japon s’est libéré aussi du poids du confucianisme lors de la révolution Meiji en allant jusqu’à abandonner l’utilisation du calendrier lunaire, ce n’est pas le cas de la Corée.

La situation évolue quand même. Il y a dix ans les journaux politiques ne faisaient pas de sujets sur la pénibilité du travail et le stress de la femme au foyer pour la préparation de la fête traditionnelle de Chuseok et ne faisaient pas campagne afin que l’on allège leur charge de travail.

La discrimination reste quotidienne et se ressent dans toutes les situations de la vie courante. Par exemple dans une cantine d’entreprise, une femme salariée n’aura qu’un morceau de poisson, alors qu’un homme aura droit à deux morceaux de poisson [6]. Cet exemple peut paraitre complètement anodin, mais l’ensemble du système est ainsi et cette discrimination est permanente. Avant la présidence de Lee Myung-bak (2008-2013), ce sont des sujets qui sont abordés et traités comme des problèmes de société. Malheureusement aujourd’hui, un retour en arrière se fait sentir. Même à gauche, le droit au travail et la lutte des classes sont prioritaires, le reste dont la condition féminine passe au second plan.

Existe-t-il un lien entre les mouvements féministes et ceux de défense des minorités sexuels ?

En Corée, les mouvements homosexuels sont souvent portés par des femmes, des lesbiennes. En 2008, il y a une candidate pour la députation qui affiche son homosexualité, Choi Hyun-sook. Elle est issue du Parti démocratique du travail de Corée (KDLP) où elle s’occupe de la section « féminisme ». C’est en militant dans cette organisation politique qu’elle se rend compte qu’elle est lesbienne. A cinquante ans alors qu’elle est mère de deux enfants, elle tombe amoureuse d’une femme. En tant que féministe, elle accepte son homosexualité et devient leader d’organisations homosexuelles. Dans son équipe de campagne qui regroupe une dizaine de personnes il n’y a que deux hommes et une majorité de femme. Cela démontre bien que lorsqu’on lutte pour les droits des homosexuels en Corée, il y a très peu d’hommes qui s’engagent mais presque exclusivement des femmes. Généralement les gays viennent de milieux aisés, parfois ils sont même mariés [7], et ne veulent pas que leur homosexualité soit dévoilée. Bénéficiant souvent d’un double salaire, ils sont plus riches qu’un couple. Par contre les femmes subissent une double discrimination en tant que minorité sexuelle et en tant que travailleur pauvre. Elles ont donc presque obligation à lutter pour améliorer leurs conditions et sont donc souvent plus politisées.

Quel avenir pour l’action féministe ?

Alors que la société abordait le problème de front au début des années deux mille [8] , Lee Myung-bak lorsqu’il a été élu président a coupé toutes les subventions d’État aux associations féministes [9]. Le féminisme coréen se caractérise par son travail sur le terrain. La plupart étaient des associations de proximité travaillant au plus près des problématiques et remontaient des statistiques. Ces statistiques permettaient de faire évoluer la loi dans le bon sens.

Aujourd’hui sans moyen, les associations se remettent en cause dans leur système de fonctionnement afin de trouver des solutions pour devenir autonome financièrement. Malheureusement si la loi a évolué dans les années deux mille, il y a un véritable travail à faire sur le terrain et qui n’est plus assuré faute de financement.

Le combat de toujours est de protéger les femmes de la violence, violence physique ou sexuelle. Quand une femme subit des violences domestiques et porte plainte, souvent la Police retourne la situation la présentant presque comme l’agresseur. C’est à ce moment que les associations interviennent pour corriger cette situation. La société coréenne dans sa perception de la place de la femme n’a pas évolué et les associations, aujourd’hui, n’interviennent que dans l’urgence pour essayer de maintenir les droits acquis précédemment.

Aujourd’hui les organisations les plus importantes sont la Confédération des associations féministes (Korean Women’s Association United) qui regroupe l’ensemble des associations, Korea Women’s Hotline évoqué précédemment et Korea Sexual Violence Relief Center, spécialisé sur les violences sexuelles et les violences familiales. Cela montre bien à quel moment les femmes se posent des questions sur leur condition. C’est seulement après le mariage, lorsque son mari l’a battu qu’il y a une prise de conscience. Et c’est en prenant contact avec des associations d’aide qu’elle se rencontre de l’ampleur du phénomène.


Repères :

A lire sur le site :


[158% des 20-29 ans arrêtent de travailler lorsqu’elles se marient. Pour celles qui continuent à travailler en étant mariées, elles sont 7% à arrêter à la naissance d’un enfant. Statistiques de la Fédération coréenne de l’industrie (FKI) publiées début 2014.

[2En 1997/98, la Corée du Sud subit de plein fouet la crise économique. L’aide internationale afflue afin de renflouer l’économie coréenne. Le prêt de 57 milliards de dollars n’est pas sans conséquence dans la vie de tous les jours. Dans les restaurants fleurissent, des « menus FMI », les menus du pauvre.

[3Gangnam est le quartier chic de Séoul rendu célèbre par le chanteur Psy.

[4Le suicide d’une mère de famille et de ses deux filles car leur situation économique était intenable a choqué la Corée début mars 2014.

[5Avec le système Hoju, une fois mariée la femme est enlevée du livret de famille du père pour être ajoutée à celui du mari. En cas de mariage avec un étranger, la femme est déchue de sa nationalité. En cas de divorce, les démarches administratives pour obtenir un passeport pour ses enfants nécessitent la signature de son ex-mari. Ce système n’a été réformé qu’en 2008 !

[6C’est une journaliste du journal Hankook Ilbo qui a été victime de cette discrimination et qui a traité le sujet.

[7Les femmes mariées se plaignent souvent du « sexless » dans leur couple ; le mari infidèle est dans beaucoup de cas homosexuel. Depuis les dix dernières années, le phénomène a gagné en importance.

[8Sous le gouvernement de Kim Dae-jung (1998-2003) est créé un poste de Ministre de la Femme. Kim Dae-jung est connu à l’international pour sa politique de rapprochement avec la Corée du Nord : « Sunshine Policy » qui lui valu le Prix Nobel de la paix en 2000.

[9Un des moyens choisis pour couper des subventions a été de mettre des conditions pour le versement de ces dernières : par exemple demander aux associations travaillant auprès des prostitués qu’elles révèlent l’identité des femmes qu’elles aidaient.


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