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Conférence de Davos : pourquoi il faut relire Emmanuel Carrère

Le 3 février 2018, par Philippe Liger-Belair

Avec un reporter écrivain, on saisit mieux la réalité mêlée des brutalités capitalistes et des pulsions humanistes.

Davos, 2018. Comme de tradition depuis des années, J’entends en boucle les reportages sur ce rendez-vous des « grands de ce monde  », comprenez « ceux qui ont réussi financièrement ». Parce qu’évidemment, il y a bien d’autres manières de réussir et d’être grand. Y compris par les petites choses.

Et justement, les reportages que nous servent la plupart des médias jouent de cette opposition : mondialistes contre altermondialistes ; riches contre pauvres ; puissants contre faibles ; ceux qui y sont contre ceux qui n’y sont pas. On nous présente un monde manichéen où les acteurs de ce rendez-vous participent devant les caméras à des conférences sur le thème de cette 48e édition du forum, "Créer un avenir commun dans un monde fracturé", puis se rencontrent hors champ pour se tailler la part du lion dans ce « commun » qu’ils préparent, sans nous.

Moi, quand j’entends Davos, j’entends Emmanuel Carrère dans son recueil de reportages publié en 2016, Il est avantageux d’avoir où aller (POL ; Folio) ; même à Davos. Parce qu’Emmanuel Carrère, quand il se rend dans ce petit village suisse, nous fait entendre une tout autre musique que celle qu’on nous sert ces jours-ci. Sa partition n’est pas totalement différente de celle de France Info ou du journal Libération, et l’on retrouve des airs parfois familiers. Mais la tonalité est différente. Majeure chez Carrère, mineure dans la presse généraliste.

Emmanuel Carrère a su ouvrir ses yeux à un monde. Il n’est pas devenu naïf pour autant.

Effectivement, là où la plupart des médias montent en épingle des divergences qui ne peuvent qu’attiser la rancœur des uns envers les autres, Carrère est plus subtil. Dans son article « Quatre jours à Davos » (publié avec Hélène Devynck dans la revue XXI avant d’être reprise dans son recueil), il n’épargne pas les « patrons », les « grands fauves », les « super-riches et super-puissants ». Il n’est pas dupe de ces arrangements dans l’entre-soi du Centre des congrès où, dit-il, les happy few doivent débourser pas moins de 75 000 € de droits d’entrée. Il se moque du titre des conférences, Expect the unexpected, Enter the human age ou Improve the state of the world (en 2012, déjà…) et se rit de l’hypocrisie ambiante (quel visage sous les masques ?) pour ne pas en pleurer. Mais il ne fait pas que cela.

D’abord, il cherche à comprendre. «  Ils semblent sincèrement convaincus des bienfaits qu’ils apportent au monde, sincèrement convaincus que leur ingénierie financière et philanthropique (à les entendre, c’est pareil) est la seule façon de négocier en douceur le fameux changement de paradigme qui est l’autre nom de l’entrée dans l’âge d’or  ». Finalement, du scout à foulard bicolore qu’ils furent jadis, au businesman (peu de women visiblement) à cravate qu’ils sont, l’idéal est le même, seuls les moyens ont changé. Davos, c’est un jamboree pour adultes fortunés. Même si l’on peut légitimement se désoler de l’absence de fondement réel et sérieux de cet optimisme des « grands » – décidément, ils sont meilleurs stratèges pour leur entreprise que pour le monde –, l’écrivain en vadrouille est curieux de tout et de tous, y compris de ceux qui n’ont pas sa sympathie a priori. Il cite Kafka (« Nous autres écrivains, nous nous occupons du négatif  ») mais le contredit aussitôt en cherchant le positif, l’humain. Bref, il cherche à comprendre.

Et surtout, il y a sa rencontre avec Christophe de Margerie, l’ex PDG de Total, mort en Russie dans un accident d’aéroport en 2014. À sa mort justement, tout le monde s’est mis à l’encenser, à dire comme ce « grand patron » d’une firme accusée de tant de forfaits était formidable, humain, plein d’humour. Mais cette petite musique, en mineur, ne se fit entendre que pour accompagner le cortège funéraire. Carrère, lui, a composé une pièce en majeur en racontant dès 2012 tout ce qu’il avait perçu de bon chez Margerie. Quand j’entends « Davos » aujourd’hui, je vois Carrère et Margerie, le premier suivant péniblement le second qui se fraye un chemin « dans un mètre de neige sans manteau ni parka, moustache de morse au vent avec son blazer et ses mocassins à pompoms ». Et je souris.

Je plains ceux qui peignent le monde en lutte perpétuelle

Ce que je retiens de cette description d’une nuit alcoolisée, de bar en bar, de soirée en soirée, avec le patron de Total, c’est ce regard affectueux et l’empathie de l’écrivain pour son sujet. Carrère a su ouvrir ses yeux à un monde. Il n’est pas devenu naïf pour autant ; il n’a pas ignoré les bassesses de Davos et des traders qui s’y retrouvent après avoir spéculé sur les matières premières toute l’année en affamant une partie du tiers-monde. Mais il a perçu une réalité plus compliquée – et plus belle aussi – que ce que laissent paraître les habituelles descriptions en termes de mondialistes contre altermondialistes ; riches contre pauvres ; puissants contre faibles ; ceux qui y sont contre ceux qui n’y sont pas.

Je plains ceux qui peignent le monde en lutte perpétuelle. La rhétorique d’opposition systématique des classes les unes contre les autres empêche de s’émerveiller et de faire des rencontres inattendues, hors des cadres habituels. Emmanuel Carrère et sa compagne Hélène Devynck ont croisé quelques gens bien à Davos.




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