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Congo Inc(royable)

jeudi 17 avril 2014, par Guillaume Jan

Le romancier In Koli Jean Bofane brosse les aventures d’un Pygmée dans la frénétique Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo,ou le roman vrai d’une population terriblement vivante dans un pays à bout de souffle.

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Société. Ramdam dans la jungle congolaise. Depuis qu’une immense antenne de télécommunications trône au milieu des arbres majestueux et des fougères datant du pléistocène, rien ne va plus dans le fragile équilibre entre les Pygmées et la faune sauvage. Premier préjudice : les délicieuses chenilles ont déserté les environs et le jeune Isookanga doit marcher chaque semaine un peu plus loin pour en ramener dans son village, ce qui le fait pester contre les coutumes et le régime alimentaire de sa tribu. Car ce qu’il veut, Isookanga, c’est découvrir le monde, « faire de la mondialisation », « être avant-gardiste ». Un matin, il troque sa culotte d’écorce pour un jean et un tee-shirt à l’effigie de Snoop Dog et s’enfuit du village, comme un papillon attiré par la lumière. Après un long périple dans la forêt puis sur le fleuve Congo, l’adolescent débarque à Kinshasa, la grande ville qu’il idéalise depuis toujours. Il chausse ses lunettes « Dolce & Gabbana » et part à l’assaut de la capitale tentaculaire et déglinguée, avec son regard aussi émerveillé que stupéfait.

« Nœud de vipères »

Après Mathématiques congolaises, premier roman du Congolais In Koli Jean Bofane (prix Jean-Muno, prix de la Scam et grand prix littéraire de l’Afrique noire de l’ADELF), Congo Inc. nous fait à nouveau partager le quotidien des laissés pour compte de Kinshasa, ville de dix millions d’habitants, fatras de misère, de promiscuité et de débrouillardise. Isookanga est recueilli par une bande d’enfants des rues (les « shégués ») qui pullulent autour du marché central. Très vite, le fervent mondialiste monte un commerce ambulant d’eau du robinet avec Zhang Xia, un compagnon d’errance de nationalité chinoise. De péripétie en péripétie, les deux apprentis businessmen engendrent un soulèvement de shégués, croisent des chefs de guerre reconvertis dans les affaires et des officiers véreux de la Monucc (la Mission de l’ONU au Congo) et lient des amitiés avec des rescapés du génocide rwandais et de la cascade de malheur qui sévit toujours dans la région des Grands Lacs, à l’est du pays. Mais ils sont vite dépassés par les événements. In Koli Jean Bofane dresse un portrait inquiétant de la République démocratique du Congo, « le plus gros nœud de vipère que l’histoire ait jamais connu ». A travers les destins mêlés de personnages (presque) tous plus pourris les uns que les autres, il nous ouvre les yeux sur la guerre qui continue de déstabiliser ce territoire immensément riche en or, en diamants, en cuivre, en tungstène, en cassitérite, en coltan, en pétrole (etc.) et grand comme sept fois la France : « Des morts, ce n’est pas ce qui manquait dans le pays. Six de plus ou de moins, cela ne changeait rien, cette guerre était appelée à durer. Pour une fois, les intérêts de tous, en dehors de ceux des Congolais bien entendu, coïncidaient. Tout le monde tirait son épingle du jeu dans ce conflit. Il n’y avait rien d’idéologique ou de politique, il s’agissait tout simplement de contrôler la plus grande réserve de matières premières au monde, et que le meilleur l’emporte. »

Télescopage

Le chancelier Bismarck ne s’était pas trompé lorsqu’il avait énoncé, en clôture de la conférence de Berlin (1885), que le Congo serait « destiné à être un des plus importants exécutants de l’œuvre que nous entendons accomplir » – à savoir le dépeçage de l’Afrique. In Koli Jean Bofane rappelle la longue et ténébreuse traversée du XXème siècle de ce pays maudit, de cette Congo Inc., dans une hilarante scène de sexe entre Isookanga et une ethnologue belge. « Il ignorait (…) que chaque assaut entre ses cuisses ouvertes était aussi impitoyable que la hache tranchant les mains, que la chicotte infligée par Léopold II et ses descendants (…), que chaque secousse dans son ventre sensible résonnait comme les salves tirées par le néocolonialisme sauvage, comme les diktats du Fonds monétaire international, comme les résolutions de l’ONU, comme une réédition de Tintin au Congo, comme le discours à Dakar d’un président mal informé (…) »
La langue de Bofane, drôle, colorée, vigoureuse et très cinématographique donne la force du conte à ce roman ultracontemporain qui décrit le télescopage de deux mondes, celui de la forêt primaire, calme et lent, et celui de la mondialisation, frénétique et impatient. Que va devenir Isookanga ? Quel sera l’avenir du Congo ? Ce récit foisonnant, qui ne nous épargne pas l’horreur de la guerre, ni les femmes violées et mutilées, ni la détresse des habitants de Kinshasa, ni la désorientation des Pygmées, se termine par un point d’interrogation qui n’a rien d’optimiste.


Repères :

Congo Inc., Le testament de Bismarck, d’In Koli Jean Bofane, 304 pages, Actes Sud, (Arles), avril 2014. 22 euros.


Par blikelydle 18 août 2014 : Congo Inc(royable)

Une histoire passionnante, poignante, saisissante, ... contée de manière magistrale ! L’auteur a su doser avec brio, la part du romanesque à insuffler dans ce drame congolais mettant en exergue la froide réalité vécue au quotidien en RDC et le cynisme des différents protagonistes (à l’international). Etant originaire de ce pays et concernée par les problématiques traitées par le récit, je salue la justesse du propos de l’auteur. Il s’agit bien de real politik.


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