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Consoler

mardi 8 décembre 2015, par Jean-Marie Durand

Voilà un livre que j’aime beaucoup et qui m’aura beaucoup consolé de l’année 2015. Impossible à rassasier, notre besoin de consolation fait l’objet de nombreux rituels et de gestes, forcément imparfaits, mais nécessaires à la survie des êtres désolés. Même si la consolation vient toujours après la perte, c’est à dire trop tard, elle reste un moment précieux qui vise à « différer le temps », estime le philosophe Michaël Foessel dans son brillant essai Le temps de la consolation (Le Seuil).

Il n’y a aucune raison d’abandonner le champ de la consolation à la religion ou à la psychologie, comme la philosophie moderne, centrée sur la lucidité critique, l’a laissée faire.

L’auteur défend l’idée selon laquelle la consolation serait un concept philosophique, sans prétendre pour autant que « la philosophie console de quoi que ce soit ». Foessel démontre « qu’une philosophie de la consolation est crédible ». Face aux larmes, elle est une arme. Car il n’y a aucune raison d’abandonner le champ de la consolation à la religion ou à la psychologie, comme la philosophie moderne, centrée sur la lucidité critique, l’a laissée faire. Il faut apprendre aujourd’hui à « consoler les hommes de ne plus disposer des modèles anciens de la consolation », longtemps dominés par les prêtres et les sages. Or, la philosophie dispose de ses propres instruments pour faire face à la perte. Elle console moins la souffrance comme telle que la perte dont elle résulte : celle d’un proche, d’un amour, mais aussi d’un idéal politique… « Dans tous les cas, il n’y a pas de consolation sans désolation : c’est sur cette désolation que la philosophie porte un regard spécifique ».

Consoler, c’est au fond « œuvrer pour que l’autre reprenne le pouvoir sur le pouvoir de sa souffrance ». Mais celui qui demande à être consolé ne veut pas « céder sur son désir » : il ne s’abandonne pas au fantasme d’une réappropriation de ce qu’il a perdu. C’est en quoi la consolation est un « art du détour ». A l’opposé d’un travail qui protège de la mélancolie en niant la perte, la consolation n’est qu’une « entrée dans un dialogue motivé par le chagrin ».

Foessel insiste sur cette idée : « le geste de consolation est la condition pour autre chose ; une persévérance que la tristesse motive et n’annule pas ». Impuissant à restituer l’objet perdu, le consolateur invite à regarder autrement ce qui afflige l’être attristé, de telle sorte que la désolation du présent « ne sature pas le champ des possibles », que le chagrin devienne l’occasion d’un nouveau commencement.

Au fil de pages magnifiques, Michaël Foessel nous rappelle que nous sommes tous des êtres inconsolés, tenus d’inventer des nouvelles manières d’être ensemble, de tracer des chemins pour supporter collectivement les privations qui nous font pleurer.


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