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Croissance, décroissance, a-croissance

dimanche 8 septembre 2013, par Thierry Jeantet

Le débat est ouvert… mais n’est-il pas dépassé ?

Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) semblent avoir effectué leur choix : celui de la croissance-rattrapage ou celui de la croissance à marche forcée. Les pays dits développés courent, eux, après la croissance perdue. Bien des pays du Sud sont en recherche de croissance. Ce tableau mérite, c’est entendu, d’être nuancé.

Le Brésil par exemple accompagne son choix d‘une politique de réduction des inégalités et d’une réforme agraire. Certains pays développés remettent en question leur politique nucléaire comme l’Allemagne , certains pays du sud ne se lancent pas sur les rails de l’hypercapitalisme mais s’orientent vers la voie du « développement durable »… Ici et là, la croissance économique pour la croissance économique subit de premières -et sérieuses- entorses. Même si elle demeure largement présente sur le globe. La croissance pour la croissance est encore considérée dans une majorité de pays comme la solution prioritaire pour « décoller » et pouvoir redistribuer, plus tard. Mais d’autres Etats ont fait le pari de tenter de maintenir un niveau de protection sociale qu’il se soit constitué au prix de longs efforts collectifs dans les périodes précédentes plus favorables ou bien comme un but qui reste à atteindre. Le Nord est en crise et recherche une nouvelle façon de respirer, le Sud est inégalement en progrès et utilise parfois , en accélérant, les chemins autrefois empruntés par le Nord. Les BRICS empruntent volontairement plusieurs voies à la fois.

Selon le rapport du PNUD publié en 2013 , « la proportion de personnes vivant dans une pauvreté extrême est passée de 43, 1% en 1990 à 22, 4 % en 2008 », ce qui est une évolution positive très significative. Mais pointe également dans cette étude, une « inquiétude réelle » : celle de la crise du Nord qui pourrait ralentir les progrès des pays en voie de développement parce que le monde est désormais interconnecté. Ces deux éclairages ne peuvent masquer les analyses riches, plus fines et détaillées de ce Rapport .Mais elles soulignent combien la notion de croissance demeure prégnante et s’installe en quelque sorte au premier plan des préoccupations des Etats.

Plus encore le PNUD met l’accent sur la persistance des inégalités Nord/Sud (revenu par habitant de 34 340 euros en Australie et de 928 euros au Togo)et leur accentuation au sein même du Nord... Au sein même de l’Union Européenne , selon les statistiques, 115 millions de personnes sont menacées de pauvreté ou d’exclusion sociale. En France, selon l’Observatoire des Inégalités, les ménages les plus modestes touchaient en 2010 un revenu 7 fois inférieur à celui des plus aisés contre 6, 3 fois dix ans auparavant.

Ces quelques données confirment « l’Urgence Sociale »…si besoin en était. Les mouvements, manifestations , protestations sociales et syndicales , révoltes contre la faim ou contre les dictatures dans le monde l’ont vigoureusement démontré. Leur grande diversité, leurs résultats parfois contestés ou contestables ne changent pas leur caractère dénonciateur. La mondialisation traditionnelle demeure douloureuse. Du coup, le débat « croissance, décroissance, a-croissance « peut paraître dépassé ou déplacé à d’aucuns.

Urgence sociale Vs Urgence écologique

Mais les participants –fort nombreux et tout aussi pluriels- à cette question qu’il faudra bien trancher, cultivent une conviction profonde, voire une qualité commune : ils affirment qu’il n’est plus possible d’attendre. Les arguments échangés de part et d’autre sont solides autant qu’éclairants. Ils nous obligent à s’interroger sur les stratégies mises en œuvre et celles considérées comme possibles ; sur les objectifs véritablement poursuivis comme sur la cartographie à établir de celles et ceux qui sont les acteurs du changement -ou du non-changement.

Ce débat sur les croissances a –aujourd’hui- un pivot : l’environnement. L’urgence écologique est, elle, assez bien reconnue, établie même chez ceux qui en fuient les conséquences et veulent contourner les remèdes.Rio +20 a été une franche déception, accouchant d’un texte apathique et trop vague pour être contraignant. Mais , malgré tout, un processus « vert » est en marche depuis plusieurs années, avec ses réussites et ses aléas, ses petites lumières et ses sinsitres échecs. Chacun sait maintenant que des ressources s’épuisent , des espèces disparaissent , et que les émissions de gaz à effet de serre alimentent le réchauffement climatique. Les Etats, les collectivités territoriales, les entreprises, les associations, les individus ont été mis en alerte. Ce qui ne veut pas du tout dire que tout le monde accepte de marcher du même pas vert. Des intérêts économiques ou des égoïsmes financiers et politiques freinent, contrarient, font régresser les avancées écologiques. La crainte de transformations considérées comme trop rapides ou brutales s’en mêle. Ces peurs et ces résistances ne faiblissent sans doute pas assez rapidement. Pourtant la donne écologique, négative, est devenue perceptible, visible. Les appels au redressement écologique sont nombreux , des politiques environnementales d’Etat, de Régions, d’associations, d’entreprises aussi existent . Se dessine depuis quelques mois, un conflit latent entre deux conceptions : l’urgence Sociale parait moins peser dans le débat que l’urgence écologique. C’est une sorte de malfaçon du débat. Avec le risque que le social trop longtemps mis à la remorque de l’économie le deviendrait désormais de l’écologie.

Les hommes et les femmes de la planète, tous concernés

Les réactions survenues en France fin août à propos du « verdissement » annoncé de la fiscalité -avec beaucoup de confusion dans la com’ gouvernementale il est vrai- sont intéressant de ce point de vue. Non parce qu’il y a eu une levée de boucliers à ce sujet de la part de chefs d’entreprises, inquiets d’un éventuel alourdissement de la fiscalité, mais parce qu’en pleine rentrée sociale le thème de l’environnement a pris le pas sur l’inquiétude du chomage massif. Comme si l’ami de la terre doublait sur son chemin l’ami de l’ humain… .

Est-ce une vue excessive, injuste et scandaleuse de la situation ? Il faut pouvoir l’espérer, mais sans en être absolument sur. Et c’est préoccupant.

Les mutations en cours sont probablement encore plus déterminantes que la seule succession des crises financières et économiques qui sont nées bien avant 2008. Crises qui sont venues s’imbriquer aux autres : alimentaire, climatique, énergétique… . elles sont nombreuses : sociétales ( il est aisé de le constater dans les pays dits développés) ; technologiques, politico-économiques ( la nouvelle répartition des forces et des rôles entre Etats…)... Les femmes et les hommes d’un bout à l’autre de la planète sont tous concernés. De manières différentes, à des vitesses dissemblables , certes, mais globalement concernés. Ces mutations viennent bousculer -ou au contraire vitrifier - des situations sociales dénoncées par les « révoltés », les « indignés » ou simplement les « engagés », lou encore les « réformateurs ». Ces formes de rébellion à l’ordre injuste justifient d’autant plus de reconnaître l’urgence sociale. Le débat est ouvert … mais n’est-il pas dépassé ? Qui donnera clairement au monde, une idéologie crédible de la croissance ayant surmonté ces deux urgences, sociale et écologique ?


Repères :

- Thierry Jeantet est directeur général du Groupement Européen d’intérêt Économique et de la holding EURESA. Il est aussi à l’initiative des Rencontres du Mont-Blanc, contre-Davos des dirigeants de l’économie sociale. Il a conseillé François Hollande sur l’économie sociale et solidaire durant la présidentielle de 2012.
Il s’agit ici de sa première chronique pour Les Influences.


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