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Croissance nationale ou apatride ?

mardi 22 octobre 2013, par Thierry Jeantet

Comment la mondialisation est venue brouiller la notion de progrès

Croissance, non-croissance, décroissance ? D’accord… mais où ? Le choix peut-il être sérieusement fait Etat par Etat ou bien groupe d’Etats par groupe d’Etats ou encore plus vaste, au plan international ? La croissance au moins économique a d’abord été conçue puis mesurée Etat par Etat grâce à des indicateurs nationaux. Devenant un facteur de compétition, il a surtout été question d’apprécier le développement de chaque économie nationale. Les approches sous-continentales ou continentales venant quand même compléter la démarche en se nourrissant de comparaisons entre Etats. Les mesures internationales de ladite croissance étant l’objet d’études historiques couvrant y compris les périodes de l’Antiquité. Le Produit Intérieur Brut ou le Revenu National Brut ont permis autant d’objectiver les calculs de croissance que d’aiguiser les appétits des Etats compétiteurs. Le lien croissance/Etat s’est révélé d’autant plus fort que les composantes de la croissance sont apparues comme étant d’essence « d’intérêt national « : richesses naturelles exploitées et transformées, évolution de la population, investissements réalisés, capacité d’innovation… Chaque déterminant faisant facilement l’objet d’une vision proprement nationale si ce n’est étatique. Sans idée (pendant longtemps) de « partager » avec le voisin qui pourtant était déjà en relation « d’échanges ».

Chaque Etat s’est considéré responsable de la croissance du pays jusqu’à ce que la mondialisation accouche d’entreprises internationales venant bousculer l’ordre établi et affaiblir le tandem Etat/croissance. Le progrès technique « national » devenant de plus en plus le « progrès apatride » soutenu par une finance sans frontière. Et bientôt soumis à cette dernière. La fierté nationale en a pris alors pour son grade ! La mondialisation a dépossédé peu ou prou des Etats de la maîtrise de la croissance. Et ce, d’un bout à l’autre du globe. Soit parce que des pays hautement industrialisés ont vu leur capacité d’inventer et d’organiser être exfiltrée vers d’autres cieux, soit parce que ces mêmes pays avaient, eux, imposé leur modèle de croissance à des pays colonisés, ex-colonisés ou alliés-obligés. La croissance est devenue un concept à géométrie et géographie très variables et à transparence oscillante. Y compris et d’abord surtout lorsqu’il s’est trouvé réduit à ses dimensions économiques et financières.

Fausse croissance, désordre, désolation

La croissance a à la fois échappé plus ou moins aux uns et a été subie, parfois violemment, par d’autres. Confondue avec la notion de progrès dans le monde capitaliste et libéral, elle est devenue un élément de déstabilisation , de désordre ou de désolation suivant les différents points du globe. Une sorte de désadéquation entre croissance et Etat a pu se faire jour, ainsi, de différentes manières . C’est ce que certains « addicts » au vieux système libéral et capitaliste ont du mal à supporter. Il faut les comprendre ! Mais ils ne sont pas les seuls.

Car une autre rupture s’est produite. Celle survenue entre les membres d’un autre couple, plus passionnel et plus sensible : nation/progrès. Car au sentiment d’appartenance commune ( historique, universaliste ou bien , suivant les pays,en référence à un peuple, à une langue…) s’est superposé celui de participer ensemble aux mêmes progrès. Or la mondialisation est venue froisser, brouiller la notion de progrès qui est apparue de plus en plus liée à des effets négatifs : sociaux,civiques, environnementaux….

Les « dégâts du progrès » sont venus jeter une ombre grandissante sur le progrès. La mondialisation financière plus encore qu’économique faisant prendre peu à peu conscience que des avancées techniques, technologiques , commerciales, devenaient trop souvent devenues ambiguë, perverses. L’abandon des frontières provoquant l’abandon de normes non écrites mais historiques : des normes nationales qui – jusque là – auraient , a t’on alors pu penser, empêché les dérives. Quitte à oublier bien des erreurs et horreurs des périodes précédentes. Ne serait-ce que les conflits engendrés par des compétitions purement économiques. La séparation de la nation et du progrès a été vécue, est vécue, de façon douloureuse. Elle provoque incompréhension, amertumes, violences. Les citoyens s’estiment lésés et trahis. Toutes sortes de progrès semblant donc ,à tort ou à raison, se mélanger, entremêler autant que s’entrechoquer et s’anihiler. Le progrès individuel et social étant première victime désignée de cet bouillonnement et de ce qui est vécue aussi come une déliquescence. Comment ne pas observer cela ?Comment ne pas s’en inquiéter ? Car au bout du compte
la nation paraît bafouée et l’individu humilié. Le tableau mériterait d’être éclairé de façon différente en passant du Nord, où cette déchirure est récente autant que vive, au Sud où le couple nation/progrès n’a, bien souvent, été qu’un rêve inassouvi. Mais cette rupture est de plus en plus prégnante et source de repli sur soi, d’indignations et révoltes. Elle féconde les extrémismes de toutes sortes. Le retour à la nation, au progrès national autant qu’à l’identité nationale devenant des leitmotivs. Le couple progrès national/identité nationale fait particulièrement fortune… .

Croissance nationale, croissance juste ?

Du même coup le débat sur croissance, non-croissance, décroissance n’en est pas indemne. La question du lieu, de l’espace considéré est de plus en plus présente. Les extrémistes droitisants, parfois déguisés en moutons démocratisants, nous expliquent que le seul progrès porteur de croissance est d’ordre national voulu par des nationaux. Comme si dans les bonnes vieilles pièces de théâtre il devait y avoir encore unité d’action et unité de lieu. Rien de bon ne pouvant être produit et réparti hors de la nation à laquelle les « vrais » citoyens appartiennent. C’est sinon le retour à la terre, le retour à l’intérieur des frontières. Si ce n’est pour chanter « poètes et paysans » c’est pour le moins pour entonner l’air « patrie et progrès ». D’autres, parfois d’horizons politiques fort opposés, ne sont pas loin de siffloter la même musique. C’est l’un des dégâts, non cette fois du progrès, mais d’une mondialisation sans règles du jeu ; liée à une conviction selon laquelle il faut se limiter aux composantes et déterminants nationaux de la croissance pour obtenir un progrès propre et partageable. L’étranger, quel qu’il soit, devant rester en dehors de tout processus autant économique que social, civique et bien sûr politique. Ce purisme national faisant écho à des peurs et déceptions soigneusement avivées.

De façon beaucoup plus pragmatique et stratégique cette fois, d’autres encore cultivent le retour à la production nationale au nom des luttes pour une redynamisation entrepreneuriale et contre le chômage. Démarche respectable en soi, défendable, visant à mobiliser les énergies et remonter le moral des citoyens ; redonner une confiance perdue aux uns et aux autres. L’appel à une référence nationale servant alors de vitamine C .Encore faut-il qu’il ne conduise pas à minorer ou oublier ce qui, depuis l’extérieur, contribue à nourrir cette option.

Croissance sans frontières ?

Mais ne confond on pas, dans tous les cas, rôle des territoires, attachement territorial, ancrage même dans un Etat, avec nationalisme ? Avec des arrières pensées chez les extrémistes, avec sincérité pour les positivistes ? Vouloir favoriser le développement économique et plus largement la croissance dans le cadre d’un Etat, ancrer les territoires à ce projet, n’oblige pas à croire qu’il s’agit de redonner des couleurs à la nation ! Elle a d’autres moyens de les retrouver : autour de ses valeurs comme de son histoire. La croissance a besoin d’être redéfinie, enrichie, pas « nationalisée » ! Elle ne peut être conçue de façon innovante, tant socialement qu’économiquement ou écologiquement, entre quatre murs ou entre des frontières closes. Ce serait l’étouffer derechef ! Qui ignore les coopérations existantes entre acteurs économiques, sociaux, politiques de pays voisins ou lointains, coopérations il est vrai plus ou moins équilibrées et justes , mais fortes, vivantes, en extension ? La réalité est là. Elle peut déborder, dériver, avec les risques de déséquilibres d’échanges et d’iniquités que chacun ne peut, non plus, méconnaître. Le repliement, le dressage de nouveaux murs ou pseudo forteresses, n’est qu’une forme de fuite. La croissance efficace, plurielle, implique à la fois un respect des personnes, des territoires, des cultures, et une acceptation d’échanges devant répondre à des critères équitables, durables, justes. Refuser cette double condition est prendre le risque d’un appauvrissement d’un Etat et de sa population .
C’est aussi cultiver un égoïsme dangereux. Faisant croire aux citoyens subissant les effets des crises présentes qu’il suffit de fermer portes et fenêtres pour être plus libres et respirer un air meilleur. Faisant espérer que cesser de coopérer, surtout avec le pays les plus lointains ou les plus différents, permettrait de s’extraire des secousses continentales et planétaires. Cultiver une telle « anti-réalité » peut mobiliser toutes sortes de refus ou pire de violences, voire temporairement donner l’illusion d’un progrès confit entre citoyens auto-enfermés dans leurs certitudes et frontières. Il n’y a là aucune voie pouvant faire éclore de nouveaux modes de création de richesses et de solidarités . L’histoire a montré combien l’agitation de drapeaux et de peurs engendre de catastrophes immédiates come à termes. Les choix réels entre différents types de croissance nécessitent de se dégager des réflexes trop faciles et fragiles nés de néo-nationalismes dopés au populisme discret ou mordant.
Des modes de croissance en phase avec leurs lieux de naissance comme d’essaimage ne peuvent être imperméables aux influences et croisements avec d’autres types de développement. Leur authenticité et durabilité est , au contraire, conditionnée par leur capacité à capter les innovations, les changements venant d’autres contrées ; autant que d’en produire par eux-mêmes. La fierté ressentie peut justement provenir de cette facilité d’adaptation autant que d’invention. Les modes de croissance correspondent à des constructions complexes et dynamiques. Ils sont par essence collectifs et ouverts. Sans doute est-ce cela dont il faut nous en convaincre et le faire admettre à celles et ceux qui sont inquiets de l’avenir. La croissance peut contribuer au sentiment d’appartenance national, mais ceci d’autant plus qu’elle n’est pas enfermée dans une conception étroitement nationale.

Croissances fédérées ?

Elle peut être source de dépassement quand elle est imaginée, soutenue par plusieurs Etats, alliés. Porteuse de progrès elle doit être partagée au-delà des frontières. Non pas seulement au nom d’une utopie universaliste, mais de la rechercher de l’entente comme de la paix. Les pays qui choisissent l’isolement ne peuvent ignorer qu’il restera malgré eux limité. Et surtout que le protectionnisme stratégique ne fait que retarder le paiement de la facture de ce type de choix .
Tout simplement parce que l’autarcie , partielle ou pas, ne peut résister à la pression d’échanges incontournables qu’ils soient purement économiques ou politiques . La fédération des modes de croissance est au contraire une force à cultiver. Surtout si elle est mise à profit pour franchir de nouveaux caps économiques et sociaux, écologiques. Pour innover et soutenir des projets d’envergure. Le fédéralisme , trop embryonnaire en Europe , pourrait être un moyen de conduire les mutations plutôt qu’être à leur traîne.

Le contre-exemple donné par l’immobilisme de l’Union Européenne encourage à plaider en ce sens. Il ne peut sans doute pas aisément devenir global, international. Mais une organisation des relations internationales en faveur de plus de croissances pourrait s’en inspirer.


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