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Cynthia Fleury : « Avoir le souci de l’État de droit, comme l’on a le souci de soi. »

mercredi 30 décembre 2015, par Emmanuel Lemieux, Jean-Marie Durand

Le nouvel ouvrage de Cynthia Fleury sur l’État de droit et le besoin d’individuation

[Philosophie politique] Cette année, son actualité éditoriale forme la figure qu’elle affectionne, soit une bande de Moebius : voilà un livre de 2005 réédité en poche, Pretium Doloris – l’accident comme souci de soi, et la publication d’une sorte de point d’orgue de son travail consacré à la liberté et à la fabrique de l’individu dans l’État de droit, Les Irremplaçables. Or ces deux ouvrages si différents sont indissociables. Le premier relève de sa philosophie du care (soin de soi et des autres), qu’une préface de Sylvain Tesson, écrivain voyageur immobilisé par une chute de son toit, sanctifie : « Il se trouve que je me suis tenu un jour dans un lit d’hôpital, au dernier degré du désespoir. Quand soudain, la lecture de Pretium doloris de Cynthia Fleury orchestra ma rémission, m’intima de me relever. Le philosophe annonçait que l’accident offre l’occasion de se pencher sur soi, de recomposer l’espace, de réinventer la vie. »

Avec Les Irremplaçables, au titre si littéraire, Cynthia Fleury approfondit son chemin « à la jonction de la psychanalyse et de la philosophie ». La phrase concept fait mouche : « Avoir le souci de l’État de droit, comme l’on a le souci de soi. »
En une dizaine d’années, elle a su accrocher le paysage politique et philosophique français. Les Pathologies de la démocratie soulevant cette question « Comment conduire la démocratie à l’âge adulte si les citoyens demeurent des enfants à qui tout est dû ? » fit lever l’oreille des experts de la philosophie politique. La fin du courage ou La reconquête d’une vertu démocratique (2010) confirma l’intérêt pour son travail et alluma quelques spots médiatiques avec des phrases aussi fortes que « J’ai perdu le courage comme on égare ses lunettes. Aussi stupidement. Aussi anodinement. Perdu de façon absolue, si totale, et pourtant si incompréhensible. (...) Je crois que sans rite d’initiation les démocraties résisteront mal. Je vois bien qu’il faut sortir du découragement et que la société ne m’y aidera pas. Comment faire ? Qui pour me baptiser et m’initier au courage ? »

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Cynthia Fleury, Salon Gallimard, Paris, juillet 2015
(© Gérard Cambon pour Panorama des idées/Lesinfluences).

Les irremplaçables ? « Je suis partie de cet item qui nous est commun, « personne n’est irremplaçable », pour soutenir le contraire, explique-t-elle. Je ne voulais surtout pas donner une leçon de qui et de qui ne l’est pas, cela désigne une dynamique car il n’y a pas l’Irremplaçable mais diverses façons, chemins, de le devenir. Dans ma tête, au départ les irremplaçables ce sont les démocrates qui fabriquent un état commun, débouchant sur un État de droit. »

Individualisme Vs individuation

Dans la sociologie de Durkheim, individualisme et individuation sont des concepts à peu près superposables. Selon Fleury, la démocratie et l’individuation forment une véritable et indispensable bande de Moebius, tandis que l’individualisme issu lui aussi du berceau démocratique, enclencherait des forces de dissolution de l’État de droit et une incontrôlable explosion bactérienne antidémocratique, d’autant plus difficile à déjouer qu’elles sont parées de ladite légitimité démocratique. « Je voulais faire un sort à cette idée que l’individu est un danger à l’État de droit. Il est vrai que nous vivons un retour de cette désingularisation magistrale depuis au moins de trente ans : il y a attaque sévère du processus de subjectivation. Oui, la falsification de l’État de droit détruit le sujet, tout à fait d’accord, mais l’inverse est vrai et a été beaucoup moins travaillé. La controverse sur la notion d’individu n’a pas été posée ainsi dans un héritage de théorie critique. Nous sommes une société des individus. Nous sommes des sujets, mais ne surgissent pas partout, de façon spontanée, des sujets avec la conscience de leur atomisation. L’atomisation renvoie à un type de culture politique. » Sans l’État de droit pas d’individu libre, sans l’individuation (rien à voir avec la normalisation de l’individu) pas de démocratie inventive et durable.

Précision : « Être irremplaçable, ce n’est pas refuser d’être remplacé. C’est simplement avoir conscience de son caractère irremplaçable. » Pages fortes du livre, Cynthia Fleury décortique ainsi quelques figures majeures du processus de l’individuation, fondé sur le « connais-toi toi-même » - qui est tout le contraire de l’introspection égocentrée moderne : L’imaginatio vera (l’imagination vraie) comme mode de connaissance éthique et créatrice, le pretium doloris (le prix à payer comme risque de connaissance de soi), la vis comica (une force de déplacement libératrice qui n’a rien à voir avec la farce ou la pauvre bouffonnerie contemporaine), mais aussi le courage, ou encore l’éducation (« faire parents »). Autant de « vertus démocratiques » qui nourrissent, renforcent, cultivent l’individuation.
Le geste de l’humour par exemple est l’un des déconstructeurs premiers de ce qui pour Cynthia Fleury constitue « l’un des adversaires redoutables du processus d’individuation, un phénomène d’aliénation sociale qui prend la main et vient détruire le peu de sujet qui nous reste », à savoir ce qu’elle appelle « le Nom-des-Pairs », ces petites dictatures de hordes primitives, en concurrence perverse avec le « Nom du père » qui en psychanalyse, désigne ce qui ordonne et interdit.

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© Gérard Cambon

Dans ce travail d’élucidation de l’individu à la lumière et lumière lui-même de l’État de droit, la philosophe qui est devenue analyste en fait miel commun. « Je n’arrive pas à partager désormais entre psychanalyse et philo. Quand je suis devenu analyste, ce qui m’a frappé c’est que la majeure partie de la séance d’un analysant est mobilisée par l’État de droit, on parle encore un peu de papa et de maman, mais de plus en plus des attentats de Charlie, de ce qui est dehors. Et il faut se bagarrer pour que ça sorte. Le fait est que de plus en plus, les individus se retrouvent dans des états psychotiques, précarisation, mobilité contrainte, vol de langue (un mot à la place d’un autre) : le sujet récupère un tout petit peu de maîtrise de soi, non pas par l’agir, mais par la verbalisation. Contrairement à une opinion trop répandue, l’analyse est un espace de vérité collectif. Car la langue de chacun n’est pas la Novlangue, mais induit notre parole, notre logos, notre raison. »

Les individus – et ces hyper-individus que sont les gens de pouvoir — finiront-ils par saccager les principes de la chose publique ? « Aujourd’hui, il existe un sentiment public qui est conciliable avec une individuation forte » veut-elle croire. Un jour, peut être, Cynthia Fleury entamera l’un de ses livres de fin de vie, en indiquant les tout premiers fanaux de ce qu’elle appelle des « combinaisons de souveraineté démocratique », c’est-à-dire cette jonction réussie entre la démocratie et des sujets libres et déterminés à préserver cet état politique : « Je ne crois pas du tout à la fin de l’État-nation, c’est son efficacité qui est à repenser et reconsidérer, mais non sa légitimité. De même, je ne crois pas du tout non plus à une dématérialisation de gouvernance mondiale, à un conseil nocturne de Platon en version permanente. Il faut faire descendre dans les parlements nationaux la voix du monde. »

> Propos recueillis par JMD & EL


Repères :

- Suite du portrait de Cynthia Fleury dans la revue papier ou PDF de Panorama des idées n°5 (septembre-novembre 2015) disponible sur http://boutique.lemieux-editeur.fr/13-panorama-des-idees

Les Irremplaçables
Cynthia Fleury
Paris, Gallimard, 15 septembre 2015
218 p., 16,90 euros

Pretium Doloris-L’accident comme souci de soi
Paris, Fayard/Pluriel, 27 mai 2015
224 p., 8 euros


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