Daniel Lindenberg : la mort est réactionnaire

Le 16 janvier 2018, par Emmanuel Lemieux

L’historien des idées restera comme l’auteur d’un opuscule controversé sur les intellectuels néoréacs de ce début de 21e siècle.

#Culture

Culture. Il nous confiait, sourire gourmand dans la moustache et faussement flegmatique : « Ah des ennemis, j’en ai un sacré paquet. » Même considérablement diminué ces dernières années, Daniel Lindeberg ( né le 22 octobre 1940 à Clermont-Ferrand) marquait un point d’honneur à converser autour d’une solide entrecôte et d’un verre de Brouilly, et à se mettre aimablement en désaccord avec le journaliste critique. Sa vie politique a suivi le bundisme familial (mouvement socialiste juif et antisioniste) avant de prendre les variantes du marxisme toute, puis du marxisme critique, le maoïsme avant de tenir la ligne du républicanisme antiraciste et progressiste. Le bain militant et culturel de Mai 68 l’a profondément marqué. Docteur en sociologie en 1969, il est devenu historien des idées dans le sillage de l’université de Vincennes (l’ancêtre de Paris-VIII-Saint-Denis). Il n’est pas sur que la postérité retiendra ses essais L’Internationale communiste et l’école de classe (Maspero, 1972) ou Le marxisme introuvable (Calmann-Lévy, 1975). Plus surement son Lucien Herr, le socialisme et son destin (Calmann-Lévy, 1977), coécrit avec Pierre-André Meyer, le fait remarquer de la revue Esprit où il publiera par la suite, de nombreux articles sur l’histoire intellectuelle. Son travail de défrichage se cristallisa dans son livre le plus important et toujours utile, Les Années souterraines (1937-1947) publié à la Découverte en 1990.

Depuis 2008, il était le meilleur ennemi de Michel Houellebecq qui en retour le moquait allègrement dans ses conférences.

Mais c’est en 2002 que le professeur Lindeberg déclenche le feu nucléaire sur le paysage intellectuel français. Le Paris intellectuel se déchiqueta autour de son livre Le Rappel à l’ordre (Seuil). Le scandaleux eût même le droit à sa vingtaine de minutes chez Thierry Ardisson, alors maître de cérémonies des soirées du samedi soir. Le Monde consacra sa Une à la polémique. Le Rappel à l’ordre ne fut pas mal accueilli à l’époque par le public – même s’il ne fit pas partie de la liste des meilleures ventes d’essais. La promotion pourtant était entretenue par les attaqués : Alain Finkielkrault depuis son émission Répliques sur France Culture qualifia ce livre de « boule puante », Pierre-André Taguieff dénonça une « tentative d’épuration intellectuelle » dans Marianne, mais fut aussitôt contrebalancé par un traitement de choix de Laurent Joffrin, à l’époque influent directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, et de l’éditorialiste Jacques Julliard -avant que celui-ci ne transfuge à Marianne.
Le si discret Daniel Lindeberg se retrouva au beau milieu d’un champ de bataille qu’il avait lui même modelé en tranchées.
Si on s’intéresse aux cuisines qui expliquent le conditionnement du produit, l’opuscule avait été inspiré par Pierre Rosanvallon. Le coaching éditorial est indiscutable : le professeur au Collège de France qui dirigeait avec Thierry Pech la collection du Seuil La République des idées avait demandé à l’auteur de réviser sa copie. L’universitaire nous avait expliqué, qu’il avait étoffé plus sérieusement la liste des néoréacs. Àux écrivains Houellebecq et Dantec, furent rajoutés Alain Finkielkrault, Pierre-André Taguieff, Pierre Manent, Marcel Gauchet, Jean-Claude Milner, Alain Badiou et Philippe Muray. 2002 ressemblait à une guerre des gangs dans les décombres idéologiques de la fin de la guerre froide.

Alain Finkielkrault visé qualifie Le Rappel à l’ordre de « boule puante », Pierre-André Taguieff dénonce une « tentative d’épuration intellectuelle »

Depuis il était le meilleur ennemi du romancier Michel Houellebecq qui le prenait comme tête de turc à toutes ses conférences internationales pour avoir été lui-même figure de massacre. En 2017 encore de Berlin à Buenos Aires, l’auteur de Soumission lui taillait des costards dans une sorte de sketch entre néoréac et néoprogressiste. Houellebecq : « On a souvent employé les mots de « politiquement correct », mais à la place j’aimerais introduire un concept un peu différent, que j’appellerais le « nouveau progressisme »  » et dont le livre de Lindenberg est et le nom et le symptôme.
«  Là je voudrais, paradoxalement, prendre sa défense, s’amusait l’écrivain. C’est tout à fait vrai qu’il mélange des gens dont la pensée n’a rien à voir. Mais si les nouveaux réactionnaires sont si variés, tellement variés qu’ils n’ont en définitive rien de commun, c’est parce que leurs opposés, les nouveaux progressistes, sont définis de manière plus précise, plus étroite, plus exigeante qu’ils ne l’ont jamais été.
 Pour la première fois par exemple, dans le livre de Lindenberg, on peut être réactionnaire non pas parce qu’on est de droite, mais parce qu’on est trop de gauche. Un communiste, ou toute personne qui refuse les lois de l’économie de marché comme fin ultime, est un réactionnaire.En résumé, dans la nouvelle conception du progressisme développée par Lindenberg, ce n’est pas la nature d’une innovation qui la rend bonne, c’est son caractère innovant en lui-même. La croyance progressiste selon Lindenberg, c’est que nous vivons à une époque supérieure à toutes celles qui l’ont précédé, et que toute innovation, quelle qu’elle soit, rend encore meilleure. »
L’historien lui avait en partie répondu dans un second ouvrage beaucoup plus confidentiel (mais plutôt réussi), Y a t-il un parti intellectuel en France ? (Armand Colin, 2013) : «  Il faut bien constater que la tendance lourde depuis quarante ans est au retour de la culture de droite  » assénait Lindenberg qui remarquait que la Droite « a toujours préféré l’Écrivain au Professeur ».

Daniel Lindenberg : « Il faut bien constater que la tendance lourde depuis quarante ans est au retour de la culture de droite. »

Ces dernières années, il militait également pour un judaïsme humaniste, comme énoncé dans un essai peu connu, Figures d’Israël. Entre marranisme et sionisme (Hachette Littérature, 1997).
Daniel Lindeberg jusqu’au bout a vu le mouvement dextrogyre des idées s’installer en lieu et place de ses idées de jeunesse. Mais si au début du siècle, l’essayiste épinglait ces nouveaux réactionnaires, les néoprogressistes eux-mêmes, quinze ans après, manquent singulièrement de consistance dans leur propre définition, courant le risque d’être les réacs d’aujourd’hui. Dans sa dernière interview au Monde, accordée en décembre 2017 à Nicolas Truong, il estimait que les germes du néoconservatisme contaminaient les discours des ministres de l’Éducation Jean-Michel Blanquer et de l’Intérieur Gérard Collomb, et que ces éléments de langage excitaient cette « libido réactionnaire » qu’il voyait à l’oeuvre dans les médias de droite mais également ceux réputés de gauche comme L’Obs et France Culture.

Il y a comme une sorte d’alignement de planètes dans la mort de l’historien des idées. Daniel Lindenberg est décédé le 12 janvier à Paris, soit cinquante ans après mai 68 et vingt ans après (le 27 décembre 1997) son « frère », le sociologue Christian Bachmann à qui il avait d’ailleurs consacré un beau livre d’amitié, personnel et générationnel, Choses vues. Une éducation politique autour de 68 (Bartillat, mars 2008).




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