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Daniel Lindenberg, traqueur de néo-cons

vendredi 11 décembre 2009, par Emmanuel Lemieux

Lindenberg Daniel

L’historien des idées estime que les révolutions conservatrices sont à l’œuvre partout sur la planète, s’adaptant à tous les terrains.

Il s’en prend aux intellectuels français néo-cons de la revue Le Meilleur des mondes qui « ont un problème avec leur pays ».

« Des ennemis ? Ah ça, j’en ai un sacré stock ! » lâche t-il en riant franchement et en buvant un verre de Brouilly à leur santé. Notamment depuis son livre mi-enquête mi pamphlet, Le Rappel à l’ordre (Seuil, 2002) qui, comme au ball-trap, tirait sur les « réacs » Marcel Gauchet, Pierre-André Taguieff, Régis Debray, Alain Badiou, Jean-Claude Milner, Alain Finkielkrault, Pierre Manent, sans oublier les écrivains Houellebecq et Dantec.

Daniel Lindenberg, (1940), professeur de sciences politiques à Paris VIII, membre de la rédaction de la revue Esprit, ainsi que de la revue Mil neuf cent- qui explore la vie intellectuelle au début du siècle dernier-, n’a pas toujours été ce pourfendeur public de penseurs réactionnaires ou néoconservateurs.

Tombé dans l’arène médiatique à la faveur de son essai, Le Rappel à l’ordre, ce discret historien des idées, spécialiste reconnu des courants idéologiques des années 1930, s’est retrouvé écrasé par la lumière. Le court opuscule à fort indice de provocation fut objet de talk shows et d’insultes.
Sept années plus tard, son autre livre sur les Lumières floues dans la mondialisation, « Le Procès des Lumières » (Seuil), ne rencontre pas vraiment le même succès : il faut le lire, et non plus le papillonner. Fouillis dans sa construction générale, mais érudit avec des morceaux de bravoure, l’ouvrage brasse et suit les idées comme autant de traceurs chimiques des révolutions conservatrices en construction que ce soit en Chine, en Inde, aux Etats-Unis ou en Europe.
L’année 2010 sous le sceau du conservatisme politique partout sur la planète ?

Nous assistons selon D. Lindenberg à un implacable « backlash » : l’avènement planétaire d’une « modernisation réactionnaire ». Le monde des idées dans cette première décennie du XXIe siècle est devenu une guerre mondiale de l’influence. Or, la valeur gagnante de ce vaste redéploiement idéologique à l’œuvre depuis 1989 serait une inclination un peu partout pour les « révolutions conservatrices ». De la Chine néo-confucianiste aux conseillers élyséens à Paris, de l’Inde du national-hindouisme aux Etats-Unis même sous Barak Obama, en passant par les islamistes conservateurs, le néo-conservatisme n’est pas mort. Bien au contraire. Il s’acclimate.

La religion et le nationalisme ; le neolibéralisme ; les ennemis

L’historien distingue 3 idées forces actuellement dans le monde qui orientent toutes vers des sociétés à la fois modernisées et conservatrices.

La première est l’alliance du nationalisme et de la religion.
De l’Iran à Italie, il existe toute une variété de modèles. « Certes la sécularisation continue plus que jamais, mais par contre l’usage du religieux comme marqueur identitaire a beaucoup de succès : c’est un effet de la mondialisation (brassage, déracinement, individus interchangeables) pour échapper au vertige identitaire, estime D. Lindenberg. Et cela concerne aussi bien l’islam, l’hindouisme, le néo-confucianisme, mais aussi ceux qui se réclament de l’Occident chrétien et de la Renaissance juive. »

« Les discours des corpus religieux sont formidablement manipulatoires et plastiques, rappelle D. Lindenberg. C’est pourquoi je reproche aux intellectuels islamophobes d’avoir formé une seule idée de l’islam, alors qu’il y en a plusieurs comme il existe plusieurs catholicismes. « On trouve même une islamophilie néo-conservatrice incarnée par l’historien allemand Ernst Nolte, référence s’il en est en France des intellectuels néo-conservateurs. J’attends avec une certaine jubilation, les explications de Monsieur Stéphane Courtois qui s’est fait le chantre en France de Nolte. » Dans son livre, « le troisième mouvement de résistance : l’islamisme », qui fait polémique en Allemagne, Ernst Nolte compare le nazisme tour à tour au sionisme et à l’islamisme. Pour lui, la Contre-révolution islamiste, de la même manière que les fascismes 1920-1930, se bat contre le matérialisme.

Deuxième idée, le néo-libéralisme s’impose toujours et encore.
C’est une idéologie qui est absolument à écarter du libéralisme authentique : « Il représente l’imposture idéologique du siècle qui fausse les débats à gauche comme à droite. Raymond Aron avait très bien vu et analysé que le néo-libéralisme était comme le marxisme : c’est-à-dire qu’il s’impose avec des lois qui ne se discutent pas et un ordre moral. »

Enfin, dernière idée dominante du moment, celle de la nécessité d’un ennemi qui s’est ancrée depuis les attentats du 11 septembre 2001 : « les sociétés ne peuvent pas subsister sans ennemi (Carl Schmitt), avec un fort goût des années 30, tout en se prosternant en même temps pour la démocratie ». La guerre est toujours à l’horizon. « Certes Barack Obama, affirmant « il faut se défendre », modère le curseur de l’axe schmittien poussé à fond par son prédécesseur. Mais y parviendra t-il, notamment en Afghanistan ? » s’interroge encore D. Lindenberg.

Nicolas Sarkozy, néoconservateur à la française

Dans ce paysage néo-conservateur (dont les néocons de Washington DC se font certes plus discrets, mais ne sont pas éradiqués pour autant, selon l’auteur), Nicolas Sarkozy est un néo-conservateur à l’exception française.
Il se distingue des néocons sur au moins trois points.
« Même s’il a promis dans l’un de ses discours phares de la campagne présidentielle la liquidation de l’héritage de Mai 68, on ne peut pas affirmer deux ans et demi après son élection qu’il y ait particulièrement réussi son projet, et qu’il remette en cause cette anarchie des mœurs qui horrifie tant les conservateurs américains.

Deuxième divergence, il milite pour la discrimination positive, alors que les néo-cons s’opposent violemment à l’affirmative action.

Enfin, son approche modérément communautariste de la religion diverge du différentialisme prôné par des néo-cons. » C’est plutôt dans l’entourage de ses conseillers et des soutiens intellectuels du président français que se manifeste le plus sûrement les positions néoconservatrices.

« Il y a eu des essais d’importation en France de cette doctrine américaine qui a lamentablement échoué et donné toute autre chose » estime D. Lindenberg. A ses yeux, la tentative intellectuelle la plus ouvertement néo-conservatrice est le cercle de l’Oratoire, organisée au lendemain des attentats du 11-septembre 2001, par la pasteur Florence Taubmann. Bernard Kouchner André Glucksmann, mais aussi Alexandre Adler y étaient assidus.

Ce foyer idéologique a cristallisé sur l’attaque du World Trade Center et l’approbation de l’intervention américaine en Irak. Ces intellectuels se sont repliés ensuite sur leur revue Le meilleur des mondes (Denoël), conduits notamment par l’éditeur Olivier Rubinstein, André Glucksman et l’ancien journaliste d’Arte, ex militant troskyste pabliste, Michel Taubmann.

« Assez curieusement, cette revue s’est présentée comme politiquement proche de Nicolas Sarkozy, mais aussi, en fausse symétrie, de Dominique Strauss-Kahn » remarque encore le chroniqueur de la guerre mondiale des idées. Sentence de Lindenberg : « Tous ces croisés parisiens de l’Irak sont très différents des néo-cons qui se revendiquent comme de super-patriotes, tandis que nos intellectuels français néo-conservateurs semblent avoir des problèmes avec la France, englués dans leur rhétorique années 1970 sur la France vichyste. »

Le gagnant planétaire du moment est bien le modèle de la révolution conservatrice. « Assistons-nous à la débâcle, si ce n’est la défaite des Lumières ? C’est trop pessimiste à mon goût. Comme disait Mao, « là où il y a oppression il y a résistance » » explique l’historien peut être trop polarisé sur ses frères ennemis, oubliant la cristallisation des modèles de gauche sur l’altermondialisme, l’écologie politique.

La Chine débat scientifiquement de la nécessité d’exporter ou non les Lumières occidentales. L’Inde aussi est très avancée avec les thèses d’ Amartya Sen, Nobel d’économie 1998, pour ses travaux sur le développement humain, la pauvreté et l’économie du bien-être. En Afrique, les nouvelles générations d’intellectuels remettent en cause le concept de « négritude » de Léopold Senghor, estimant qu’il n’est jamais que le miroir inversé des anciens dominateurs. La nouvelle guerre mondiale des idées ne fait que commencer.


Repères :

Les Intellectuels contre la gauche, de Michael Scott Christofferson, Agone (2009).
Les Maoccidents, de Pierre Birnbaum, Stock (2009).
La pensée anti-68, de Serge Audier, La Découverte (2009).

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