Dans l’enfer des prisonnières yézidies

Le 30 septembre 2018, par Emmanuel Lemieux

L’idée : Un tribunal pénal international pour les criminels de guerre du Groupe État islamique est-il possible ?

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Adoul Abdou Haji et Ramia Daoud Ilias, Prisonnières, Stock, 218 p., 18,50€. Parution : 3 octobre 2018.

Histoire contemporaine. On croyait tout connaître, on croyait avoir touché le fond pour ce qui concerne les exactions du groupe État islamique. On n’avait qu’effleuré l’ immense fosse commune que vont révéler peu à peu leurs territoires abandonnés. Prisonnières, bien parti pour être un document de référence, fait toucher du doigt l’un des aspects les plus abominables de cet islam de la terreur politique qui souille tout ce qu’il touche, les persécutions exercées sur la communauté yézidie, et notamment les femmes transformées en objets sexuels, esclaves et petits meubles. Autant prévenir, même si la narration est atténuée et artificielle, deux journalistes les racontant à leurs places, il faut avoir le coeur bien accroché pour affronter ces deux témoignages croisés. Les deux témoins sont mère et fille, Adoul et Ramia. Alfred Hackensberger (Die Welt) et Antoine Malo (Journal du Dimanche) les ont retrouvées et ont reconstitué leurs parcours de survivantes à la fois emblématiques et singulières.
Portés par un islam médiéval, un gangstérisme maffieux et les drogues de synthèse, les djihadistes de l’EI ont durant ces années organisé leur filière massive d’esclaves. C’est ainsi qu’ils ont raflé les yézidis, minorité religieuse accusée d’être les " adorateurs du diable ", du petit village de Khanassor, niché dans le Sinjar, au nord-ouest de l’Irak. Les hommes disparaitront, des adolescents seront enrôlés pour être convertis en soldats islamiques de première ligne. Les femmes ont le droit à un traitement particulier. Du lot, Ramia, 12 ans, est arrachée en août 2014 à sa famille et vendue et revendue à des maris musulmans. Elle vit son enfer de viols et de sévices à Mossoul, seconde ville irakienne sous la coupe de l’EI. Son incarcération durant presque une année la fait circuler entre les mains de hauts responsables de l’organisation, tel l’inquiétant Tchétchène Abou Omar al-Chichani, commandant militaire suprême de l’EI. Et même, un soir, l’adolescente rencontrera le calife Abou Bakr al-Baghdadi.
Sa fuite en juin 2015, grâce à deux autres adolescentes yézidies de fort tempérament, un téléphone mobile et une filière de résistance, constitue un morceau de bravoure du récit.
Adoul, la quarantaine, elle, est vendue, avec Rouya, sa petite fille de dix-huit mois, à des combattants islamistes à Raqua en Syrie, et finalement sera libérée contre rançon astronomique.

L’éclairant L’État islamique de Mossoul (La Découverte), enquête d’Hélène Sallon, journaliste au Monde, nous avait déjà instruit des effets d’aubaine et de la sociopathologie de ces criminels de guerre et de leurs collaborateurs locaux (les couches défavorisées et envieuses de la périphérie) qui se sont emparés peu à peu des lieux et des esprits de la seconde ville irakienne, Prisonnières le confirme.

Portés par un islam médiéval, un gangstérisme maffieux et les drogues de synthèse, les djihadistes de l’EI ont durant des années organisé leur filière massive d’esclaves.

Aujourd’hui, Ramia se reconstruit comme elle peut à Rottweil en Allemagne grâce à un programme d’aide aux Yézidis, tandis que sa mère, désormais veuve et ayant perdu ses fils, est restée dans une région dévastée comme elle : " Je suis ce que Daech a fait de moi : une âme errante ". En 2018, sur les 500 000 Yézidis de la communauté irakienne d’avant-guerre, 90 000 se sont réfugiés en Occident et à peine 50 000 ont osé revenir dans le Sinjar.
Dans leur postface, les deux journalistes doutent fortement de la possibilité d’un tribunal pénal international pour juger les criminels de guerre de l’EI. Car la haine entre chiites et sunnites (ces derniers virent dans Daech un libérateur face au pouvoir dominateur, arrogant et humiliant de Bagdad ) se poursuit dans cette région du monde, avec les mêmes causes et les mêmes effets qui sont en train de se réamorcer. "L’Irak est, il est vrai, officiellement débarrassé de Daech. Mais c’est aussi un territoire exsangue où la guerre, loin d’avoir ressoudé le peuple, l’a morcelé davantage" analysent-ils. Reste aussi au milieu de ce champ de mines, tout un peuple de disparus sans mémoire et de fantômes, de minorités persécutées et d’anciennes prisonnières.




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