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David Vann, on ice

jeudi 29 septembre 2011, par Vanessa Postec

Un roman plein de charme et de creux dépressifs, même si on n’aime pas le froid.

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David Vann

« Ceux qui ne trouvaient pas leur place ailleurs venaient ici, et s’ils ne s’ancraient nulle part en Alaska, ils basculaient dans l’océan.  » C’est un drôle d’endroit, l’Alaska, un bout du bout du monde où il fait froid en été –alors en hiver, on ne vous raconte même pas-, où qui n’a jamais croisé un ours est un menteur, un ermite ou les deux, où la nature est encore… nature, sauvage et belle, où les glaciers ont de la superbe, et où les saumons se ramassent à la pelle (les feuilles mortes, elles, sont enfouies sous la neige). Bref, un Etat qui fait la taille de son « volatile emblématique » : le moustique.

Voilà pour le fond du décor. Et puisque David Vann, révélation et vraie bonne surprise 2010 avec Sukkwan Island, son premier roman traduit en français (et Prix Médicis étranger), n’est pas du genre à tromper sur la marchandise, Désolations s’ouvre sur un suicide. Plus exactement, sur le souvenir de la découverte d’un suicide. Celui de la mère d’Irene, quand l’institutrice retraitée n’était encore qu’une petite fille.

Gary rattrapé par le complexe de l’albatros

Depuis, les années ont passé, la vie a repris le dessus et Irene a suivi Gary, son mari en quête perpétuelle de la pureté originelle, dans une maison sans télévision ni téléphone, lorsqu’il a laissé tomber son doctorat pour construire des bateaux. C’est là, «  le long des berges de Skilak Lake, cachés dans le renfoncement des arbres », qu’ils ont élevé leurs enfants : Mark, pêcheur de saumons lorsque la saison le permet, aussi enfumé que ses poissons le reste de l’année, et Rhoda, assistante chez un vétérinaire qui se verrait bien épouser Jim, son compagnon, le dentiste du coin.

Rien d’extraordinaire là-dedans. Sinon que Gary, rattrapé par le complexe de l’albatros –la vieille histoire des rêves trop grands qui empêchent d’avancer-, a décidé de déménager sur une île déserte, dans une cabane construite de ses mains. De son côté, Irene cultive la fâcheuse certitude que Gary n’attend rien d’autre qu’une occasion, bonne ou mauvaise, pour la quitter ; quand Jim, enfin, vient de prendre conscience de son âge (quarante ans !), de la confortable bouée qui s’installe autour de ses hanches et qu’il est donc plus que temps de profiter de ses vertes années.

Toujours rien d’extraordinaire, et pourtant la folie rôde, cherche la faille et ne tarde pas à la trouver. Et le romancier de creuser, creuser, et creuser encore, entamant une longue et terrifiante plongée dans les tréfonds de l’âme humaine. Il plonge les mains dans la boue, David Vann, s’y enfonce jusqu’aux coudes et remue la fange des ressentiments, des non-dits, des rêves brisés et des espoirs avortés, pour livrer un roman en noir et blanc, aussi profondément désespérant que formidable de justesse.

On ressort frigorifié de la lecture de Désolations, le cœur en miettes, rattrapé, même si on n’y est pas sujet, par une vicieuse dépression saisonnière, et saisi, surtout, par le talent et l’affolante acuité de David Vann. Alors, oui, même si l’on n’aime pas le froid, que l’on a peur des ours, et que la nature ne nous inspire rien qui vaille, on peut tomber sous le charme d’un livre épatant, et parier sur le succès du prochain. Et peu importe s’il se passe en Sibérie.


Repères :

Désolations, de David Vann,traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laure Dérajinski,Gallmeister, 304 pages , 23 €.

www.gallmeister.fr


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