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De l’utilité de la Cinémathèque Française aujourd’hui

vendredi 9 octobre 2015, par Evariste Blanchet

Nul n’ignore ce que la révolution cinématographique qui s’enclencha à la fin des années 1950 doit aux Cahiers du cinéma et à la Cinémathèque Française. Mais que peut bien représenter cette dernière un demi-siècle plus tard ?

En passant de l’âge de la rareté à celui de l’abondance, autrement dit d’une époque où les critiques pouvaient à aller voir plusieurs fois de suite un film rare au cas où ce serait ses ultimes projections avant de disparaître à tout jamais, à un temps où tout semble disponible en permanence, le rapport à ce lieu ne saurait être le même.
Je suppose que la quasi-totalité des enfants de la cinémathèque d’aujourd’hui voient des films dans d’autres salles, regardent des DVD et sont abonnés aux chaînes de cinéma. Devant une offre pléthorique, comment le 51, rue de Bercy peut-il encore attirer autant de monde ? Serait-ce que le sigle aurait conservé une grande part de son aura ? Sans doute, et de nombreux cinéastes et acteurs qui viennent y présenter leur film ne manquent pas d’avouer leur émotion de se retrouver dans la salle Henri Langlois. Serait-ce que pour ceux qui la fréquentent régulièrement, pour ne pas dire quotidiennement, prime le sentiment que ce lieu leur appartient, collectivement, et ne se résume pas à être une sorte de galerie marchande où l’on vient consommer des films ? A l’évidence, nous sommes ici dans l’être et non dans l’avoir. Mais cela ne devrait suffire.
D’abord, parce que l’abondance, ou pour le dire autrement la concurrence, n’est pas aussi réelle et parfaite que ça. Si l’on s’en tient au canal principal de diffusion des films, à savoir la télévision, j’échangerai volontiers les 25 chaînes « gratuites » de la TNT d’aujourd’hui contre les deux ou trois chaînes étatiques de la fin des années 1960 et années 1970. Quand on relit les programmes de télévision de l’époque, même hors ciné-club, on demeure stupéfait par les films programmés en première partie de soirée, qui loin de n’appartenir qu’à la veine la plus commerciale du cinéma, sont signés Losey, Fellini, Truffaut, Kurosawa, Bunuel, Antonioni (au moment où ils encore en pleine activité et non complètement momifiés par l’Histoire du cinéma), et de cinéastes venus d’Union Soviétique, de Pologne ou de Hongrie alors que nous sommes toujours en pleine guerre froide !
En outre, si l’accès à chaque canal de diffusion s’effectue pour un coût modique, la multiplication des abonnements aboutit à une dépense significativement élevée sans qu’il soit possible d’obtenir pour autant une offre équivalente aux rétrospectives complètes ou quasi-complètes proposées par la Cinémathèque. Cela vaut pour les auteurs archis-connus tels Hitchcock, Oshima, Ford, Antonionni ou Scorsese, et a fortiori pour les cinéastes dont le nom même est parfois ignoré (Fukasaku voire Wakamatsu). Ne serait-ce que pour cette seule raison, la Cinémathèque Française demeure un lieu totalement incontournable.

Ce mélange entre grandes rétrospectives médiatiques d’auteurs respectables et respectés avec des inconnus, des auteurs de séries B ou des cinéastes bis fonctionne parfaitement bien. En dehors même des séances réservées au cinéma bis, leurs réalisateurs se voient en effet honorés de rétrospectives, en particulier en fin de saison. Un programmateur comme Jean-François Rauger n’hésite jamais à présenter ces (p)artisans du mauvais genre comme d’immenses cinéastes, ce que personne n’est obligé de croire. Il y a sans doute plus de panache à défendre Jess Franco – pour citer un cinéaste loin d’être sans intérêt mais qui a quand même produit d’innombrables bouses – qu’un cinéaste « du milieu » comme Bertrand Tavernier ou très « auteuriste » comme Bruno Dumont, pour citer des exemples que je suppose abominés par Jean-François Rauger. Pour autant, on ne saurait voir de la part de cet histrion jovial qui déboulonne gentiment les hiérarchies qu’une irrépressible et bourdieusienne envie de se distinguer. Sa présence régulière dans les salles de la cinémathèque atteste de son goût réel et immodéré pour ce type de cinéma. On peut donc tout au plus le considérer comme un quasi-pervers mais sûrement pas comme un médiocre provocateur comme il en pullule tant, ce qui est déjà beaucoup. C’est pourquoi il continue de bénéficier d’une réelle sympathie même auprès de cinéphiles momentanément irrités par ses positions jugées outrancières et qui adhèrent à un goût plus commun qu’incarne par exemple un Michel Ciment.

A ce propos, il serait intéressant de savoir où en est la cinéphilie avec les hiérarchies, dans la mesure où il serait encore admissible de la penser comme un tout relativement homogène où les points communs l’emportent sur les différentiations. Quels sont les cinéastes qui continuent de compter aujourd’hui, en sachant que la difficulté provient moins, par rapport aux listes faisant encore foi dans les années 1990, des probables nouvelles entrées (disons Cronenberg, Lynch, Ferrara) que des possibles sorties (René Clair, pour citer un cinéaste longtemps considéré comme majeur par les meilleures revues cinéphiles du monde entier mais largement oublié aujourd’hui) ? Historiquement, la cinéphilie a toujours établi des listes qui, au fil du temps, ont pesé lourd dans la constitution d’une Histoire du cinéma. Mais l’exercice était plus facile à faire quand, pour s’en tenir à la France, l’échantillon se limitait à deux revues hégémoniques, Les Cahiers du cinéma et Positif. La seconde ne manquant pas de défendre des genres plus marginaux comme le cinéma d’animation ou le cinéma fantastique, elle limitait la nécessité de voir émerger des supports alternatifs plus spécialisés de type Midi-Minuit Fantastique. L’étude serait aujourd’hui beaucoup plus difficile à réaliser : si les deux revues historiques perdurent, elles n’occupent plus une place centrale. Non seulement Internet aide à l’émergence de nombreux sites spécialisés mais il faut en plus tenir compte du fait qu’il n’existe plus de socle commun de savoir, comme jadis, où les admirateurs de vampires de la Hammer n’en connaissaient pas moins les classiques mainstream. Comment pourrait-on tenir compte aujourd’hui d’un vote de certaines fratries dont la relation à Godard se limite à ses interviews et qui n’ont jamais vu ses films, pas même ceux des années 1960 ?

C’est pourquoi il est fort dommageable que le ciné-club qu’animait jusqu’au printemps dernier le critique Jean Douchet ait disparu des programmes. Certes la formule projection suivi d’un débat pouvait paraître bien ringarde vu de l’extérieur. Mais au vu du taux de remplissage de la salle et du profil extrêmement varié de son public, elle semblait pourtant répondre à un réel besoin.
Pour le reste, le menu de l’automne reste alléchant : Scorsese, Peckinpah, Amalric, Faucon, Etaix et surtout Jancso, un cinéaste très politique, sur lequel les revues françaises de l’après-mai furent intarissables, présenté dans le programme, avec une justesse terrible, comme « un nom à ce point enterré vivant qu’il a fallu attendre le jour de sa mort, en janvier 2014, pour se rendre compte qu’il existait encore avant de l’oublier à nouveau ».

Evariste Blanchet


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