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De notre infiltré aux éditions Grasset

jeudi 2 février 2012, par Vanessa Postec

Lecteur stagiaire chez Grasset, Bruno Migdal a tiré de son expérience un petit livre savoureux sur les moeurs de l’édition française

La littérature, c’est une histoire de cuisine. Un assemblage, plus ou moins habile, de mots et d’idées ; le mélange, réussi ou non, d’ingrédients disparates. Le lecteur compulsif le sait : il sera amené à croiser des bouquins roboratifs comme un pot-au-feu hivernal, et d’autres aussi légers qu’un buffet froid. Les Petits bonheurs de l’édition sont de la seconde sorte. 140 pages – à la louche – de petits fours sucrés-salés, de pépites acidulées comme des bonbons anglais et de fines bulles pour faire pétiller l’ensemble.

Bruno Migdal, la quarantaine alourdie de quelques livres, travaille dans un établissement scientifique en région parisienne. Puis un beau jour, par amour pour la chose écrite, il décide de virer sa cuti, entreprend des études de lettres et bataille pour décrocher un stage dans l’édition. Ça surprend bien un peu, un type de son âge prêt à travailler pour « 1 euro de l’heure », mais l’opiniâtreté a porté ses fruits, et le voici qui déboule, pas si naïf, pas encore blasé, dans la maison en jaune de la rue des Saints-Pères.

Le principe est simple : trois mois dans le saint des Saints-Pères de la littérature et de ceux qui la font, et puis la porte. Le contrat est respecté, à la lettre, par les deux parties. Quelques années plus tard, Bruno Migdal en tire un rapport de stage, journal de bord doux-amer d’un apprenti-lecteur. Le chaland friand des secrets d’alcôves et des révélations fracassantes en sera pour ses 10,15 euros ; les autres devraient se régaler – ah, la cuisine ! – de portraits croqués avec une tendre ironie, et assisteront, sans même bouger du canapé, à l’incessant ballet des plumitifs – petits et grands, indifféremment –, même si la « figure » de la maison, un certain « Bernard », en impeccable philosophe, se montre ici plus insaisissable que son chauffeur pakistanais.

« Le roman n’est pas qu’une thérapie, et ne devrait s’envisager qu’après le divan, non se substituer à lui. »

Mais par-delà l’anecdote, ce sont bien les réflexions de son auteur qui font de ces Petits bonheurs de l’édition une lecture fort recommandable. Car Bruno Migdal ne se contente pas d’expliciter le rôle qui est le sien, voire de lire, tout bêtement, les manuscrits et les lettres de présentation qui souvent les escortent. Non, il nous fait partager ses découvertes, et les commente, avec une vraie drôlerie pince-sans-rire. « Le stagiaire s’en retourne à son sacerdoce. Les manuscrits donc : Monsieur, ce texte sans concession pose les questions auxquelles tout individu, un jour, se trouve confronté : les raisons de vivre, la vieillesse, la mort... Rien que du neuf : en bref le cœur de l’aventure intellectuelle depuis les Sumériens, à vous couper les jambes avant même d’entamer l’excursion. »

Et encore ? Splendeur et décadence de l’édition, micro-milieu consanguin où le stagiaire est consigné dans son bocal, où l’éditeur niche sous les toits, et qui pourtant fait fantasmer l’écrivain du dimanche, sous-espèce en constante progression qui se singularise par sa propension à oublier que « Le roman n’est pas qu’une thérapie, et ne devrait s’envisager qu’après le divan, non se substituer à lui. » On picore, on grignote ces Petits bonheurs de l’édition. Et le résultat est le même, que les nourritures soient spirituelles ou terrestres : ça ouvre rudement l’appétit.


Repères :

Petits bonheurs de l’édition de Bruno Migdal, Ed. de La Différence (Paris), 144 p., 10,15 € (parution : janvier 2012)
www.ladifference.fr


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