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Démaquiller le discours de DSK

mercredi 21 septembre 2011, par Philippe-Joseph Salazar

Pour Les influences, Philippe Salazar, professeur de rhétorique et auteur de Paroles de leaders a décrypté l’intervention télévisée de Dominique Strauss-Kahn sur TF1 le 18 septembre.

Je ne sais pas si vous avez remarqué comment les people ont toujours le front brillant dans les magazines tendance ? Ils ont beau se la jouer L’Oréal, ils ont le front qui trahit.
L’autre soir en regardant DSK, sur Youtube avant que TF1 n’enjoignât au quidam qui avait mis en ligne la liturgie de la repentance version Chazal, de virer, vite fait, le reality show, j’ai d’abord vu le visage funèbre d’un arlequin poudré en pierrot, interviouvé par Colombine. La chaîne BTP rivalisait avec Endemol – mais, là, ce ne sont pas des gigolos analphabètes et des « cujes », comme on dit dans le Sud-Ouest, avec trois mots de vocabulaire dans un loft IKEA, mais l’ancien patron de la finance mondiale et celui dont on nous dit qu’il était le futur président quinquennal. Futur au passé antérieur, car il l’était autant que Marine Le Pen, à en croire d’autres sondages.

Il faut démaquiller le Pierrot lunaire, et lui rendre le front brillant qui trahit la vérité de la sophistique DSK. Je ne dis rien de la pauvre Chazal, réduite à faire le ménage et je ne vais pas conjecturer sur ce que je ne connais pas, à savoir le montage, le briefing, le script rédigé à l’avance, tout ce quoi on peut s’égosiller si on est dans la comm’. Je me contente d’un décryptage rhétorique.

Jamais on n’a aussi brutalement dit que la politique est du sexe

Entame de l’interview : le premier mot qui jaillit c’est « moi ». Tous ont parlé pas «  moi  ». « Lui » il aurait pu parler, lors du procès d’instruction, « lui » il s’est tu, déléguant à ses avocats la parole. De quoi se plaint-il ? Mais voilà c’est « devant les Français, sa femme, ses enfants, ses amis » qu’il veut maintenant parler. Et comment qualifie-t-il la cause de ce désir, soudain, de parler ? Une « relation ». Il aurait une relation spéciale avec (en geste d’amplification), sa femme, ses enfants, ses amis, les Français. Tour de passe passe rhétorique où nous sommes agrégés, contre notre volonté, à ceux qui ont à l’évidence souffert, personnellement ou politiquement, de cet adultère public. Nous, enfin moi, vraiment, ça me fait sourire. Nous, « les Français », ne sommes dans la même trajectoire d’adresse, comme on dit ; « c’est pas notre problème ». Mais le truc est de vouloir que nous soyons concernés, quand, au mieux, nous regardons le show DSK comme nous regardons, parfois, Endemol Productions.

J’aime le mot « relation » puisque toute cette affaire d’adultère ancillaire tourne autour de la « relation » avec la femme de chambre. Une relation, spéciale, avec « nous », justifie qu’il s’explique sur une « relation » avec une pauvre fille. Jamais on n’a aussi brutalement dit que la politique est du sexe. Qu’il voudrait, DSK, vraiment nous b***, mais de manière consentante et, comme le dit Chazal-Colombine, « non tarifée ». Bref, imaginez-le président, et ne faisant ni plus mal ni mieux que d’autres, puisque restreint comme les autres depuis Giscard à l’hydre financière européenne et au poulpe de le finance mondiale, pieds et poings liés, et au bout de son quinquennat, nous annonçant, à nous ses femmes, « mais vous étiez consentantes ! ».

Ce que DSK cache est qu’en politique, on trahit soit par consentement tacite du plus proche, soit par dissimulation.

« Faute morale » dit-il. Mais il ne nomme pas cette faute. Cette faute se nomme : adultère. Oh, on dira, c’est vieux jeu. Peut-être mais ça se nomme. Et ce ça qui se nomme a un nom catégoriel : la trahison impunie. Pire : la trahison que par faiblesse celui, celle, que vous trahissez vous consent. Je ne parle pas ici de morale mais de rhétorique : celui qui ne veut pas nommer un acte (l’adultère) en nomme un autre dès le moment qu’il cache le premier. C’est un truc, un tour de passe passe rhétorique. Ce que DSK cache est qu’en politique, où il y a comme il nous l’a rappelé d’emblée une « relation », on trahit soit par consentement tacite du plus proche, soit par dissimulation. Dans les deux cas, on trahit soit en simulant la fidélité aux idées d’un proche qui préfère ne rien remarquer (Aubry est la version politique de Sinclair), soit en dissimulant la trahison et, pris en flagrant délit, on nie et on cache le nom même de l’acte (après tout son fameux FMI est le fruit d’une trahison – DSK et Sarkozy étaient bed fellows).

Certes, pour maquiller la faute, on doit se faire procureur, et renverser la procédure. Tout le passage de l’interview sur le rapport du procureur m’a rappelé Colin Powell montrant à l’ONU un flacon censé contenir de l’anthrax, pour justifier, l’imbécile berné, la guerre en Iraq. Évidemment le flacon ne pouvait pas contenir de l’anthrax – parce que c’était faux, et que si vrai, jamais on le lui en aurait donné. Idem pour le rapport. Il le brandit. Certes, mais il est en anglais votre rapport. On peut le lire ? On peut nous le traduire ? N’importe, ce qui compte est la manœuvre sophistique : alors qu’il brandit le rapport non-lu, non-traduit, non-dit, qu’il pose un poing napoléonien sur la charte de sa vertu, il débite du storytelling qui nous mène d’ « hypothèse » des raisons de l’accusation (le mot est jeté, mais sans aucune substance : « hypothèse », oui, mais de quoi ?) à « surréaliste » en passant par « mentir ». En quelques minutes, sans aucune explication, la victime devient du Dali.

En d’autres termes DSK se glisse dans la peau du procureur, magistrat de l’instruction, un grand aristocrate américain et donc férocement républicain, sans pitié pour les défauts moraux des parvenus dont DSK est un exemple magistral mais exigeant sur l’équité des présomptions « face à la Loi » égalitaire, il se glisse dans sa peau et joue au ventriloque. Si bien qu’au bout de cette séquence c’est DSK qui refait l’instruction. Magistral.
L’interview vire. Rhétoriquement on passe subitement au registre du pathos. En deux temps.

Le mélange de sa crise sexuelle avec la crise économique est magistrale : « une perte il faut la prendre ».

D’abord, DSK évoque la violence de la justice américaine (une scie française, qui marche, à cause des abominables séries télé qui ont fabriqué un miroir déformant), et les tags rhétoriques prolifèrent : « piège, complot, zone d’ombre  ». Après avoir fait la lumière sur l’instruction on évoque l’ombre néfaste. Jour et nuit. On évoque la peur. Et tout ce système de touche à touche, de peinture par allusions, se regroupe et se fonde sur un ombre planante, menaçante, tutélaire : « une hypothèse ». Mais de quoi ? Le problème rhétorique des démocraties est que les élites sont forcées d’opérer dans l’ombre, pour rester au pouvoir, et doivent user d’un double langage : celui de la transperence, et celui dans le secret. Et quand on se fait piéger, on invoque ce que le peuple redoute le plus : le secret. « Nous verrons », dit-il. Nous verrons quoi, dis-je ? Que la politique est affaire d’un double niveau, d’un double langage, d’une double société ? Je doute que la classe politique pardonne à DSK d’avoir levé le lièvre. Car, c’est certain, il s’est fait piéger – par l’assurance que le secret (des ses adultères – dire le mot : quand on est marié ce n’est pas une incartade de « chaud lapin », c’est un adultère froidement voulu) sera gardée. Hélas, en Amérique il n’y a pas de vaches sacrées et la vindicte publique est d’une rare crudité – une manière de rappeler aux 1% qui détiennent la richesse qu’ils ne sont pas intouchables.

Le pardon sort de la narration.

Le pathos s’articule alors à une deuxième émotion : celui de la repentance. Confesser un faute, demander des excuses, se couvrir la tête de cendres est devenu un lieu commun de la politique depuis que l’Afrique du Sud a inventé cette chose monstrueuse : l’amnistie par la simple narration de la faute. DSK s’accuse, et nous raconte comment il s’est fait «  sortir » d’une deux-pièces et puis d’un studio. SDF de la pitié judiciaire DSK a bien dû, « ça, ou retourner » en prison, se loger somptueusement. En nous racontant son calvaire, sans l’ombre d’une ironie, il voulait, avec Colombine-Chazal, nous apitoyer sur sa condition. Je confesse, je suis digne de compassion. Je raconte mon « histoire  », et cette histoire suffit à vous faire voir ma pauvre condition. Le pardon sort de la narration. Or ce pardon n’est pas pour l’objet naguère présumé du crime, mais pour avoir « fauter », sans nommer la faute.
Le sommet de cette manipulation est évidemment la très astucieuse mention du fait que, dans l’autre affaire d’adultère présumé qui est en cours, DSK ait été entendu comme «  témoin  ». De fait dans la mode actuelle du pardon politique par narration des faits, le criminel se fait le témoin de ses propres actes – il s’accuse lui-même, et cette auto-accusation vaut plus, mieux, moralement, que les accusations des victimes. L’équipe DSK a bien compris comment tirer parti de cette mode. Je parierais qu’un jour il y aura « réconciliation » entre la femme de chambre et l’ancien potentat FMI. Le cercle sera bouclé. Et DSK en ressortira grandi. Je lui conseille même de pardonner à la jeune femme.
Maintenant.

Stratagème de l’effet d’autorité

La deuxième partie de l’interview renverse la vapeur. Comme on dit en décryptage rhétorique : après le registre judiciaire (qui a fait quoi) et le registre des valeurs (comment, moi ? et je demande pardon) on passe au registre de l’autorité. Les quinze dernières minutes servent à reconstruire l’ethos, comme on dit, de DSK sur la base de Sa Grande Connaissance Economique. La transition, rhétorique, à ce deuxième moment est extrêmement révélatrice.
Elle s’ouvre sur cette remarque de DSK, qu’il a perdu sa « légèreté ». Elle est encadrée par deux remarques étranges. La première sur l’adultère non-tarifé comme « acte manqué ». Réplique de DSK : ne psychologisons pas. La dernière sur Sarkozy. Réplique de DSK : le piège est trop évident, chère amie. Il s’agit là d’un argument : j’ai perdu ma légèreté non pas par désir inconscient d’être révélé comme un tombeur à la populace qui veut de moi comme président mais quelqu’un qui, de même que nous devons « prendre la perte » (la crise), peut prendre cette perte (de crédibilité). Le mélange de sa crise sexuelle avec la crise économique est magistrale : «  une perte il faut la prendre ». Et ce que Sarkozy ne fait pas, c’est de la prendre, sa perte à lui (qu’il gouverne mal, très mal). Le montage peut paraître subtil mais c’est ainsi que fonctionne, cognitivement, une technologie rhétorique : par le glissement subreptice d’une réalité (le sexe) sur une autre (l’économie) ; avec celui qui admet la faute, capable de prendre la faute de l’autre (Sarkozy) à son compte, et de venir au secours de l’Europe. Dès cet instant DSK disparaît : il dit « nous », « l’Europe  », il s’identifie et s’efface sauf quand il dit que « ça me passionne ». Ce qui revient à dire : l’écart de passion qui me conduit ce jour à confesser une faute sans la dire, et me coûte sinon la présidence du moins le deuxième tour de la présidentielle, m’amène à vous confesser une autre passion : « vous  ». Je vous aime.

Je dois dire que l’effet d’autorité m’a presque convaincu – non pas politiquement mais dans le stratagème. DSK s’est posé en recours – quand tout ira mal.
Grand moment de télévision que cette interview sur la chaîne BTP. On a pu voir comment l’absurde constitution gaullienne, taillée sur mesure pour un homme, produit inlassablement le même effet rhétorique : un homme du recours. « Nous verrons ». On va voir, je crois. DSK n’était plus un pierrot au front brillant en fin d’émission mais un personnage en quête d’une situation. Comme il est certain que personne parmi les présidentiables n’a la puissance de retournement dramatique de DSK, arlequin socialiste, pierrot lunaire new yorkais, et désormais matamore repentant et assagi, soucieux de cette génération omnipotente des « nous vieillissons », comme il dit justement, qu’il sait qu’on doit courtiser, il peut être le recours, dans six ans.


Repères :

Sur notre site, le blog de Philippe Salazar : le rhéteur cosmopolite

A lire : Paroles de leaders, décrypter le discours des puissants, de Philippe Salazar, François-Bourin Editeur, Paris, 279 pages, 20 euros. Sortie : août 2011.


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