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Démocratie et information : une relation éthique instable

mercredi 25 mai 2016, par Christian Harbulot

Comment des États démocratiques font aussi bon ménage avec l’intox

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L’Occident a coutume d’être présenté par ses détracteurs comme un donneur de leçons sur la conduite à suivre pour émanciper les peuples. Les deux pays les plus cités dans cette volonté de servir l’intérêt de l’humanité sont les États-Unis et la France.
Les États-Unis ont créé la démocratie et en revendiquent la promotion du modèle à travers le monde. Ce beau geste est contredit par les moyens qui ont "justifié" la fin, c’est-à-dire le génocide partiel des peuples indiens.
La France se présente comme le promoteur des Droits de l’Homme dans la continuité du siècle des Lumières. Cet acte fondamental fut symbolisé par le renversement de la monarchie absolue lors de la Révolution française. Mais pour atteindre cet objectif, les inventeurs du "salut public" durent recourir à la terreur et à l’exécution de nombreux opposants au nouveau régime. Ces deux exemples systématiquement refoulés dans la mémoire collective posent la question du rapport entre éthique et information.

Des bombes informationnelles à retardement

Le drame de la seconde guerre mondiale aurait pu servir de leçon. les travaux de l’historien américain Richard Breitman nous apprennent que la Grande Bretagne avait connaissance des pratiques d’extermination des juifs dès 1941 grâce à l’interception des messages radios émis par les bataillons de police d’ordre qui utilisaient un code plus facile à casser que celui des Einsatzgruppen . À l’époque, les services de renseignement britanniques décidèrent de ne pas rendre public cette information cruciale alors que le Troisième Reich faisait tout pour cacher sa politique d’extermination au monde jusqu’à son effondrement. Les raisons de cette omission restent encore obscures. L’argument de la protection des sources ne tient pas avec le temps car les autorités britanniques ne donnent toujours pas accès à leurs archives sur ce sujet très sensible. Force est de constater que le débat moral sur l’attitude britannique n’a pas eu lieu. Pas plus qu’il ne faut s’attendre à un débat sur l’incohérence entre démocratie et génocide à propos de la naissance des Etats-Unis ou entre droits de l’homme et terreur révolutionnaire dans le cas de la France.

La dissimulation médiatique de la propagande

Contrairement aux apparences, c’est dans la rétention de l’information qu’il faut chercher l’origine de la construction d’une propagande parfaitement réussie qui finit par devenir avec le temps une vérité historique. On aurait pu croire que la montée en puissance de la société de l’information allait modifier cette règle non dite. Au XXIe siècle, la croissance exponentielle des moyens d’accès à la connaissance lézardent par moments les manipulations les plus grossières de l’opinion publique. Ce fut le cas lorsque Washington inventa l’affaire des armes de destruction massives stockées en Irak. Cette invention servit de prétexte pour légitimer la guerre déclenchée contre le régime de Saddam Hussein. Les retombées de ces mensonges ont encore aujourd’hui des effets dévastateurs sur les positions géopolitiques occidentales du Moyen Orient.

Ces moments de vérité ont une vie éphémère. Les campagnes de propagande ont pris désormais une amplitude inégalée. Elles se confondent avec ce qui est présenté par la majorité des médias comme une lecture au premier degré de l’actualité. Les révolutions colorées dans les anciens pays du Bloc Est au même titre que les révolutions arabes constituent des évènements qu’il est difficile aujourd’hui de résumer à l’expression fulgurante d’une spontanéité populaire. Les ingérences étrangères apparaissent en pointillé dans les techniques de formatage conceptuel et l’aide logistique accordé aux noyaux d’activistes. Cette envie d’étudier le dessous des cartes est encore difficile à faire accepter comme l’embryon d’une grille de lecture des nouvelles techniques de manipulation de l’information.
En revanche, personne ne sera surpris d’apprendre que les manipulations russes dans le dossier ukrainien sont un sujet plus facile à "vendre" dans les rédactions parisiennes. L’imbroglio de la guerre civile syrienne est aussi un autre exemple qui démontre les limites de l’art de la manipulation de quelque origine qu’elle soit. Qui faut-il croire ? Le citoyen peut légitimement se poser la question.

La société civile ne joue pas toujours son rôle de contrepoids

Le rapport de force est aujourd’hui à dominante informationnelle. Et il s’est répandu dans tous les rouages de la démocratie. Les plus rusés et surtout ceux qui y consacrent le maximum de temps ont une capacité de nuisance très importante. Les entreprises découvrent souvent trop tardivement les incohérences de ce déséquilibre dans l’usage de l’information. Une minorité agissante peut s’autoproclamer ’"défenseur de la veuve et de l’orphelin" sans posséder les éléments pertinents pour émettre une critique fondée. Sa voix sera plus entendue que l’entreprise accusée, juge et partie. Dans le même ordre d’idées, l’argumentation scientifique n’est plus considérée que comme l’auxiliaire très peu audible d’une entité en posture de justification.
Ces dérives endémiques qui rendent incompatibles un discours sur l’éthique à propos de l’information faussent le fonctionnement de la démocratie et peuvent affecter à terme la légitimité de ses défenseurs.


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