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Dernier débat avant l’Apocalypse

vendredi 21 juillet 2017, par Hubert Guillaud

L’effondrement de civilisation nous guette, il est temps de s’intéresser à cette nouvelle discipline qu’est la collapsologie.

Société. Les scénarios d’avenir énergétiquement vertueux, envisageant le changement vers des solutions plus durables – et moins risquées que le nucléaire — à base de solaire, d’éolien, d’hydraulique, de géothermie, liste non exhaustive, affluent depuis quelques années, à l’exemple des propositions de la journaliste Naomi Klein (« décarboner l’industrie ») et du prospectiviste Jérémy Rifkin notamment dans La troisième révolution industrielle (Actes Sud, 2013). Les expertises d’un Mark Jacobson, spécialiste du génie environnemental de Stanford, ou les rapports de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) et de l’association Negawatt tablent ainsi sur des déploiements industriels ambitieux en matière d’énergie renouvelable – assortis d’une manière plus ou moins appuyée, de l’exigence à décroître.
Le problème, c’est le manque de disponibilité et de réserves de ressources en minerai et matières premières – ce que l’on appelle l’épuisement des éléments – pour capter, convertir et exploiter les énergies renouvelables.

C’est ce qu’explique l’ingénieur Philippe Bihouix, spécialiste de la finitude des ressources, dans son livre, L’Âge des low tech (Seuil, 2014). Nous avons jusqu’à présent toujours trouvé des solutions techniques pour remplacer les ressources épuisées ou en chercher de nouvelles et produire de nouvelles énergies. Alors qu’alternent dans les médias sérieux les pires constats concernant l’état de notre planète et les annonces tonitruantes de nouvelles percées technologiques, nous sommes confrontés à une contradiction qui se dresse comme un défi insurmontable.
Ressource après ressource, Bihouix égrène l’état de décomposition des stocks. Après avoir exploité les ressources les plus concentrées, nous sommes amenés à exploiter des ressources de plus en plus dispersées et donc de plus en plus difficiles à extraire. Ce type d’extraction nécessite elle-même de plus en plus d’énergie pour être transformées. Ce type d’exploitation sera valable combien de temps : 10 ans ? 100 ans ? 1000 ans ? On peut fermer les yeux, mais nous avons un problème à terme.
Le problème est que nous avons « commencé à taper dans le stock qui était le plus facilement exploitable, le plus riche, le plus concentré ». Pour continuer à trouver des ressources, il faudra demain creuser plus profond, extraire un minerai de moindre qualité, et surtout dépenser plus d’énergie par tonne de métal produite. L’extraction n’est limitée que par le prix que nous serons capables de payer pour obtenir tel ou tel minerai. Or, en terme énergétique, cela signifie qu’il faut parvenir à récupérer plus d’énergie qu’on en investit pour l’extraire. Dans les années trente, il fallait investir 2 ou 3 barils de pétrole pour en produire 100 offshore, aujourd’hui, il en faut au moins10 et jusqu’à une quinzaine. Dans le cadre des gaz de schistes, il faut investir 1 baril pour en produire 3. « Il reste beaucoup d’énergie fossile sous nos pieds, mais il faut mettre toujours plus d’énergie pour l’extraire  » résume Philippe Bihouix. Exploiter les énergies renouvelables via des panneaux photovoltaïques ou des éoliennes nécessite d’avoir recourt à des ressources métalliques rares. Cette double tension – « plus d’énergie nécessaire pour les métaux moins concentrés, plus de métaux nécessaires pour une énergie moins accessible » – pose un défi inédit annonciateur du pic généralisé (peak everything), géologique et énergétique.

La folie de l’extraction, le mythe du recyclage

Pour Philippe Bihouix, cette conjonction change la donne. Pour résoudre ce problème de pénurie à venir, l’idéal serait de recycler les ressources et minerais bien plus que nous le faisons actuellement. Pour cela, il faudrait que nous changions radicalement notre façon de produire et consommer ces ressources. Or, nous utilisons de plus en plus ces minerais et ressources dans des usages dispersifs qui rendent leur recyclage impossible. En créant des matériaux toujours plus complexes (alliages, composites…) on rend de plus en plus impossible la séparation des métaux que nous y avons assemblés. Par exemple, on ne sait toujours pas récupérer tous les métaux présents, qui se trouvent en quantités infimes, sur une carte électronique. Le cercle vertueux du recyclage est percé. Les technologies que nous espérions salvatrices ne font qu’ajouter à ces difficultés. « Car les technologies dites vertes sont généralement basées sur des nouvelles technologies, des métaux moins répandus et contribuent à la complexité des produits, donc à la difficulté du recyclage », explique le spécialiste en prenant plusieurs exemples. Pour réduire les émissions de CO2 par kilomètre, sans renoncer à la taille ni aux performances des véhicules, la principale solution est de les alléger, ce qui les rend non recyclables en fin de vie. Les bâtiments à basse consommation consomment aussi des ressources rares via l’électronique qui les équipe ou les matériaux qu’ils utilisent. Bref, le « macrosystème technique » que l’on imagine pour l’avenir, bourré d’électronique et de métaux rares… n’est pas soutenable.
Même si des innovations techniques stimulantes peuvent apparaître, leur déploiement généralisé et à grande échelle prendra du temps… Et l’ingénieur dans un entretien accordé à Rue 89, de : « Éolien, solaire, biogaz, biomasse, biocarburants, algues ou bactéries modifiées, hydrogène, méthanation, quels que soient les technologies, les générations ou les vecteurs, nous serons rattrapés par un des facteurs physiques : impossible recyclage des matériaux (on installe d’ailleurs aujourd’hui des éoliennes et des panneaux solaires à base de matériaux que l’on ne sait pas recycler), disponibilité des métaux, consommation des surfaces, ou intermittence et rendements trop faibles. Les différentes énergies renouvelables ne posent pas forcément de problème en tant que tel, mais c’est l’échelle à laquelle certains imaginent pouvoir en disposer qui est irréaliste. (…) Il n’y a pas assez de lithium sur terre pour équiper un parc de plusieurs centaines de millions de véhicules électriques et pas assez de platine pour un parc équivalent de véhicules à hydrogène. » La formule de Philippe Bihouix fait mouche : « Il n’y a pas de loi de Moore dans le monde physique de l’énergie. »

Et encore, l’ingénieur n’évoque pas l’effet rebond et le paradoxe de Jevons qui nous conduisent à l’emballement des besoins. Pour lui, la disparition à terme des ressources doit surtout nous imposer une question sur le sens de la plupart de nos innovations et de nos comportements. Nous sommes dans une impasse extractiviste, productiviste et consumériste. Nous sommes dans ce que le théoricien des sciences sociales, Roberto Unger appelle « la dictature de l’absence d’alternatives ». La planète n’a pas de plan B.

En route vers les « basses technologies »

Selon Philippe Bihouix, il s’agit désormais de prendre la vraie mesure de la transition nécessaire et admettre qu’il n’y aura pas de sortie par le haut à base d’innovation technologique : celle-ci est si improbable, qu’il serait périlleux de tout miser dessus. Nous devrons décroître, en valeur absolue, la quantité d’énergie et de matières consommées.

C’est tout l’enjeu des low techs, ces « basses technologies » que promeut l’ingénieur. Pour lui, il nous faut changer le moteur même de l’innovation. Utiliser des matériaux renouvelables et recyclables. Éviter les alliages, concevoir des objets modulaires, réparables. Il faut innover dans le « faire moins » et le « faire durable ». Il nous faut une innovation qui ait une finalité différente de celle d’aujourd’hui. IL faut démachiniser les services. Demain, plus qu’aujourd’hui, nous allons devoir nous poser la question de ce que l’on produit, pourquoi on le produit et comment. Et les réponses à ces questions ne seront pas faciles. Faudra-t-il instaurer une police sur des produits toujours plus complexes qu’on aura le droit ou pas de fabriquer ? Des règles de conception basées sur la non-dispersion des matériaux et imposer des taux de recyclage toujours plus élevés ? Le travail de réflexion de Philippe Bihouix pose une question de fond : celle de la régulation de l’épuisement des ressources. Dans son livre, il demeure confus dans ses solutions, comme s’il restait démuni face à l’accablant constat qu’il dresse, comme si aucune n’était capable de faire la différence et que c’est seulement leur conjonction qui nous permettra de résister à ce que nous avons enclenché.

L’effondrement mode d’emploi

Notre avenir hésite donc entre une lente submersion et un effondrement. Rien de réjouissant.
L’effondrement, c’est pourtant la piste qu’explorent Pablo Servigne, ingénieur agronome, spécialiste des questions de transition et de mécanismes d’entraide, et Raphaël Stevens, éco-conseiller, dans un autre livre de la collection anthropocène du Seuil, qui sonne comme une suite ou un prolongement au titre de Bihouix. Dans le très documenté Comment peut tout s’effondrer (avril 2015), ces deux auteurs envisagent le pire.

Le mythe de l’apocalypse a toujours été une réponse à celui du progrès, rappellent-ils. Deux mythes s’affrontent. « Le cornucopien, celui qui vit dans le mythe de la corne d’abondance pour qui l’avenir est un progrès illimité où l’humain continuera à maîtriser son environnement grâce à sa puissance technique et à son inventivité. Pour le malthusien, au contraire, cette puissance et cette inventivité ont des limites  ». Nous sommes en train de passer de l’un à l’autre.
Eux aussi dévident le long écheveau des constats accablants. « Les limites de notre civilisation sont imposées par les quantités de ressources dites stock, par définition non renouvelables (énergies fossiles et minerais), et les ressources “flux” (eau, bois, aliments, etc.) qui sont renouvelables mais que nous épuisons à un rythme bien trop soutenu pour qu’elles aient le temps de se régénérer. » La crise des minerais et de l’énergie s’apprête à entraîner toutes les autres. « Sans une économie qui fonctionne, il n’y a plus d’énergie facilement accessible. Et sans énergie accessible, c’est la fin de l’économie telle que nous la connaissons.  » Nous sommes en train de transgresser toutes les limites, toutes les frontières de notre planète, qui provoquent à leur tour une mise en chaîne des bouleversements. Nous sommes coincés dans nos choix technologiques du passé. « La globalisation, l’interconnexion et l’homogénéisation de l’économie ont rigidifié encore le verrouillage, en augmentant exagérément la puissance des systèmes déjà en place.  » Notre complexité devient la cause de notre effondrement. Aucune de nos institutions n’est adaptée au monde sans croissance à venir. Elles ont été conçues pour et par la croissance.

Servigne et Stevens suivent en cela les constats très alarmistes du physicien Denis Meadow, l’auteur du rapport initial (1972) sur les limites de la croissance. « Il est trop tard pour le développement durable, il faut se préparer aux chocs et construire dans l’urgence des petits systèmes résilients ».
Pour eux, l’effondrement n’est pas tant une transformation brutale, un retour à la barbarie, qu’ « une situation inextricable, irréversible et complexe, pour laquelle il n’y a pas de solutions, mais juste des mesures à prendre pour s’y adapter  ». Comme face à une maladie incurable, il n’y a pas de solutions, mais des choses à faire. Pour eux, la décroissance volontariste n’est plus d’actualité. La réduction graduelle, maîtrisée et volontaire de nos consommations matérielles et énergétiques n’est plus réaliste. Ils renvoient dos à dos la mutation théorisée par un Albert Jacquard et la transition imaginée par un Rob Hopkins, qui évacuent l’urgence comme les tensions et conflits qui s’annoncent. Nous sommes là encore face à une conjonction d’effondrements : des ressources, des finances, de l’économie, de la politique, de la société et de la culture… Un effondrement total, systémique « où même la possibilité de redémarrer une société dans un environnement épuisé serait très faible pour ne pas dire impossible. »
Si la littérature écologique a toujours été anxiogène, autant dire que l’avenir que ces auteurs dessinent est totalement déprimant puisqu’il est sans échappatoire aucun. L’imaginaire post-apocalyptique de Mad Max se dispute à celui de Walking dead, sans nous permettre d’entrevoir si l’un des deux est mieux que l’autre.
Pourtant, c’est certainement en dressant le constat de l’apocalypse qui approche que Servigne et Stevens esquissent leurs perspectives les plus stimulantes. En s’intéressant à ce qu’ils appellent la collapsologie, c’est-à-dire à l’étude transdisciplinaire des conséquences de l’effondrement, ils nous invitent à travailler à trouver des réponses à l’avenir qui nous attend. Non pas des solutions pour modifier notre fatal avenir, mais pour y faire face. Notre résilience à l’effondrement dépend de notre capacité à faire la prospective, l’étude, démographique, sociologique, économique, politique, géopolitique, psychologique, philosophique, médicale, artistique de l’effondrement.
Face à une perspective où l’homme deviendrait un loup pour l’homme, ils rappellent qu’au contraire, lors de catastrophes, la plupart des humaines montrent des comportements altruistes, calmes et posés. «  L’image de la violence sociale issue des catastrophes ne correspond pas à la réalité.  » Les comportements de compétition et d’agressivité sont mis de côté. Face au choc nous nous révélons peu enclins à la violence. « Les communautés humaines portent en elles de formidables capacités “d’autoguérison”. Invisibles en temps normal, ces mécanismes de cohésion sociale très puissants permettent à une communauté de renaître d’elle-même après un choc en recréant des structures sociales qui favorisent sa survie dans le nouvel environnement.  »
Se préparer à une catastrophe signifie donc d’abord tisser du lien autour de soi. Et les auteurs de nous inviter à nous pencher sur la compréhension de la résilience des communautés, ce champ de recherche le plus important de la collapsologie. « L’individualisme est un luxe que seule une société richissime en énergie peut se payer ». Pour eux, notre meilleure manière de résister à l’effondrement consiste à reconstruire des pratiques collectives « que notre société matérialiste et individualiste a méthodiquement et consciencieusement détricotées ».

Surmontant le déni de ce constat – et il n’est pas simple-, le livre de Servigne et Stevens est éprouvant. Nos deux experts prônent la relocalisation, la construction de petits systèmes résilients survivalistes comme perspective. Mais elle n’est pas la seule ébauchée. Ils évoquent également, trop rapidement, la coordination à grande échelle de la transition en évoquant par exemple la mobilisation lancée par les gouvernements lors des deux guerres mondiales, prônant recyclage et rationnement. « Lorsqu’on s’organise dans un but commun, il est possible de faire vite et de voir grand ».
Pour Servigne et Stevens, il n’y a pas de solutions à notre situation inextricable, il y a juste des chemins à emprunter pour s’adapter, se préparer à notre nouvelle réalité et tenter d’en atténuer certains effets.

Collapsologie, penser enfin les technologies de l’effondrement

Au terme de ces lectures, nous sommes arrivés bien loin des perspectives dressées par les technologies vertes. Les Lows tech de Philippe Bihouix esquissent le besoin d’une réponse technologique au constat que dressent Servigne et Stevens. Mais, comme le soulignent les seconds, elles réclament une mobilisation. Significatif, l’Institut Momentum, think tank fondé en 2011, auxquels les trois auteurs se rattachent, tente dans ses publications d’en esquisser des pistes. Derrière ces constats que beaucoup auront du mal à partager, tant ils sont effrayants, ce que j’en retiens, pour ma part, c’est qu’il y a aussi un programme de travail et d’innovation pour les technologies, qui ne repose pas sur un progrès infini, sur une efficience toujours plus poussée, mais sur la robustesse, le recyclage et la frugalité… et ce, alors que notre évolution technique nous en éloigne de plus en plus.

La piste de « l’écologie by design »

La réponse au constat accablant de l’effondrement ne peut reposer sur le déni ou l’aveuglement. Si on le prend au sérieux, il nécessite de réorienter notre système d’innovation et ses priorités, d’aller bien plus loin que de décarboner notre développement technologique : il nécessite de développer des technologies de l’effondrement. Des technologies plus simples, monomatérielles, recyclables, robustes, désélectronisées, déconnectées, décomplexifiées… Il nécessite de prendre au sérieux la piste de « l’écologie by design », c’est-à-dire d’intégrer l’impact écologique au début de la conception de nos objets techniques pour nous amener à réduire les intrants, les déchets, la demande et gérer les effets rebonds.

Cela nécessite aussi d’explorer d’autres pistes technologiques que celles que nous propose une innovation basée toujours plus sur le marché. Plutôt que nous intéresser à la voiture autonome, nous devons nous poser la question des systèmes de transports dans un monde postcarbone. Quels systèmes de communication pour un monde postcarbone ? Quels systèmes de santé ? Comment développer et démultiplier la puissance de l’énergie cinétique, permettant seule de produire de l’énergie sans aucuns intrants, à l’image de la GravityLight, cette lampe qui fournit 20 à 30 minutes d’électricité simplement en tirant sur un fil, du vélo à assistance mécanique, de la pile qui se recharge en la secouant ou encore de l’éolienne personnelle ?… C’est le message que nous délivrait déjà en 2011 Kris de Decker, dans Low tech magazine, convaincu que les basses technologies, peuvent résoudre nos problèmes à venir.
L’avenir sera courageux… et donc ambitieux.


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