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Des choses sur Perec

jeudi 29 mars 2012, par Arnaud Viviant

Comme beaucoup dans sa génération, Georges Perec sans doute est hanté par le thème de mort de l’art

Comme le signale Claude Burgelin dans son excellente préface, « Le Condottiere », premier roman abouti du jeune Perec que les éditions du Seuil viennent de déterrer, s’est d’abord appelé « La Nuit  » (ce qui n’était pas un très bon titre, surtout pour un début), puis « Gaspard », puis « Gaspard pas mort » (mieux). Avec la juxtaposition ou la collision de ces deux titres, on ne peut que penser à « Gaspard de la nuit  » d’Aloysius Bertrand. Quel rapport ?

La peinture. Bertrand avait sous-titré son livre «  Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot », façon d’indiquer que là, la chose écrite devait se mesurer à l’aune de la chose peinte, qu’elle était son référent. De même la peinture aura été omniprésente dans l’œuvre de Perec, du début jusqu’à la fin, comme motif d’écriture. Elle est doublement au centre, si l’on peut dire, de «  La vie mode d’emploi  » d’une part avec le personnage du peintre Valène qui rêve d’un tableau figurant le roman que l’on lit, d’autre part avec celui de Bartlebooth qui, semblable à un Bartleby qui préférerait, réduit ses aquarelles en puzzles avant de les recomposer, en une sorte d’inanité joyeuse de l’art. La peinture recouvre également toute la surface de « Un cabinet d’amateur  », qui peut se lire somme toute comme une miniature de « La vie mode d’emploi  » reprenant en le magnifiant le thème du « Condottière  » à savoir : comment la copie dégénère-t-elle en faux ? «  Faussaire. Avec un grand F. Avec une grande faux  » écrit le jeune Perec, comme il écrira plus tard, pareillement mais en mieux, « l’Histoire avec sa grande hache ».

Résumons en quelques lignes l’intrigue de ce premier roman. Prince des faussaires, Gaspard Winckler se voit commander par Anatole Madera une copie du célèbre tableau d’Antonello de Messine exposé au Louvre, « le Condottiere ». Mais face à son échec, il préfère tuer le commanditaire. Il est amusant de savoir que le roman de Perec fut lui aussi l’objet d’une commande, de la part de Georges Lambrichs qui dirigeait la collection « Le Chemin » chez Gallimard, pour laquelle l’écrivain en herbe reçut un à-valoir de 75 000 francs de 1959 (soit à peu près 1200 de nos actuels euros). Le roman fut certes refusé, mais pour autant, et bien qu’il fût en cette affaire comme le double de Gaspard Winckler, Georges Perec n’assassina pas Georges Lambrichs.

Pourquoi un tel échec ? A la fois celui de Gaspard Winckler et celui de Georges Perec ?

Premier élément de réponse : la jeunesse, l’inexpérience.

« Il connaissait mal le monde. Des fantômes seulement pouvaient naître de ses doigts. Là était peut-être sa limite » (page 57).

Deuxième élément de réponse : la tentation du chef-d’œuvre.
« Quelle illusion l’avait bercé ? Celle de pouvoir un jour, au terme d’une carrière incontestée, réussir ce que jamais faussaire avant lui n’avait osé tenter : la création authentique d’un chef-d’œuvre du passé, la redécouverte immédiate et sensible, après douze ans de travail acharné, au-delà des secrets techniques, au-delà des trucs de fabrication, au-delà de la connaissance du gesso duro et du camaïeu, de cette explosion de triomphe, de cette perpétuelle reconquête, de cette domination en marche que fut la Renaissance ? Pourquoi était-ce cela qu’il avait cherché ?  » (page 58)

Troisième élément de réponse, qui n’est pas contradictoire avec le précédent, au contraire : un sentiment prégnant déjà, sur la ligne de départ, d’inutilité de l’art.

«  Il restait le sentiment d’une entreprise absurde (…) Chaque mois, chaque année, tu chiais ta petite cargaison de chefs-d’œuvre. Et puis ? Et puis rien… » (page 59)

On sait que sous les doigts de Perec, ce chef-d’œuvre inutile ne surviendra que vingt ans plus tard, avec un écart qu’a parfaitement souligné le romancier britannique Gabriel Josipivici dans un remarquable article :

« Rien, dans les travaux antérieurs de Perec, n’aurait pu préparer le lecteur à « La vie mode d’emploi ». Ouvrir ce livre même après avoir lu des romans d’aussi belle facture qu’ « Un homme qui dort » et « La Disparition » procure un choc et un ravissement comparable à ceux qu’on éprouve en passant à « Ulysse » après « Portrait de l’artiste en jeune homme » ou quand on découvre « A la recherche du temps perdu » après « Pastiches et mélanges ». [1]

Le faux en littérature ne peut être que pastiche, parodie et, le plus souvent, ridicule

Comment finit-on par écrire un chef-d’œuvre ? A l’aide de quels stratagèmes et par quels détours ? Et pourquoi Perec était-il fasciné par le faux et la copie ? De ces interrogations qui composent le fond de notre tableau, commençons par tenter de répondre à la dernière.

Le faux n’existe pas, ne peut exister, en littérature comme il existe en peinture, ainsi que le démontre un apologue rigolo de Borges (« Pierre Ménard ou le Quichotte  »). Le faux en littérature ne peut être que pastiche, parodie et, le plus souvent, ridicule. On recense bien ici et là quelques faussaires en poésie lorsqu’on voudrait résumer celle-ci à une simple technique : ainsi « La chasse spirituelle » attribuée à Rimbaud, vite démasquée par le bouillant Breton. Pascal Pia a commis quelques faux poèmes de Baudelaire, Apollinaire ou Radiguet. Futur membre du Collège de Pataphysique d’où découlera l’Ouvroir de littérature potentielle (OULIPO) à laquelle appartiendra Perec, Pia fut également à l’origine de la supercherie de « La Chasse spirituelle  ».

Bien qu’impossible, et peut-être justement à ce titre-là, comme un défi illusoire à relever, la question du faux en littérature semble néanmoins avoir travaillé le jeune Perec. D’une certaine manière, « avec 20 ou 30 citations de L’Education sentimentale » que l’écrivain avait signalées à son traducteur allemand Eugen Helmlé, en plus d’autres emprunts intertextuels, « Les Choses » peuvent se lire comme un faux flaubertien. Idem pour « Un homme qui dort  » dont Bernard Magné écrit : « Il y a du centon dans ce roman (et encore du pain sur la planche pour les exégètes), ce qui est pour le moins paradoxal : l’histoire d’un jeune homme qui voulait rompre avec le monde et les autres, c’est justement en puisant dans les œuvres des autres que Perec la raconte ». Notons que l’obsession du « romanesque citationnel », ainsi que Perec l’appelait, ne le quittera jamais puisqu’il mourut en écrivant «  53 jours », qui est une espèce de « détournement » de «  La Chartreuse de Parme ».

Debord et Perec

Comme beaucoup dans sa génération, Perec sans doute est hanté par le thème de mort de l’art claironnée par les lettristes puis les situationnistes, en tant que dernier soubresaut de la mort de Dieu affirmée par Nietzsche. On a peu étudié les rapports entre Perec et Debord [2], ils sont pourtant patents. Par sa condamnation à mort de la société de consommation qui débouchera deux ans plus tard sur l’absentéisme volontaire de « Un homme qui dort » (cf. « Ne travaillez jamais  »), « Les Choses » (1965) ressemble drôlement à un roman pré-situ. Perec et Debord partage non seulement le goût du palindrome, mais aussi du centon. Ainsi que l’écrit le critique Anselm Jappe, « La Société du spectacle se rapproche beaucoup de la proposition de Walter Benjamin d’écrire une œuvre uniquement composée de citations » [3]. En 1973, Debord réalisera le premier film véritablement « citationnel », composé uniquement d’extraits de films existants, avec « La société du spectacle », auquel répondra un an plus tard sur le fond, sinon la forme, « Un homme qui dort », l’adaptation cinématographique du roman de Perec. Les deux hommes se tiennent alors au coude à coude. Ils semblent par la suite s’éloigner l’un de l’autre, mais n’est-ce pas qu’une apparence ?

A la suite d’une psychanalyse avec J.B. Pontalis, Perec paraît effectivement s’écarter de son obsession du faux en littérature pour valoriser cette fois le Jeu (avec son petit/grand Je, pourrait-on le parodier). C’est la fameuse trouvaille de la contrainte : le lipogramme de « La Disparition » puis l’architecture mathématicienne, avec ce qu’elle doit au jeu d’échecs, qui va bâtir ce chef-d’œuvre qu’est « La vie mode d’emploi » (1978). Cependant, Guy Debord ne suit-il pas un schéma identique lorsqu’un an plus tôt, en 1977, il s’associe avec Gérard Lebovici pour fonder une société nommée « Les jeux stratégiques et historiques », notamment dans le but de commercialiser son « Jeu de la guerre » dont il avait déposé le brevet dès 1965 ? Dans l’un et l’autre des cas, il semblerait que la défaite soixante-huitarde du « on » révolutionnaire, de cet indéfini massif de la révolution (« Les Choses  », « Un homme qui dort ») se soit pour ainsi dire réparée dans un Je ludique (« Panégyrique », « W ou un souvenir d’enfance ») — et le thème de la mort de l’art dans l’assomption, pareille à une antidote, du primat du Jeu.


Repères :

« Le Condottière », Georges Perec, Le Seuil, Paris, 200 pages, 17 euros. Publication : mars 2012.


[1Article reproduit dans l’excellent numéro de la Revue Europe, janvier-février 2012, consacré à Georges Perec.

[2Sauf Matthieu Rémy, « Georges Perec dans l’air du temps situationniste », Archives et documents situationnistes n°4, automne 2004, p. 119-135.

[3Anselm Jappe, « Guy Debord », ed. Via Valeriano, p.176.


SUD,  le 8 août 2012 : Des choses sur Perec

On peut aimer Perec et Debord, et à juste titre, mais vouloir en faire un parallèle aussi intime me semble absurde. Comparer "Panégyrique" et "W" est une extravagance, une idée tirée par les cheveux. Cela dénote de la part de Viviant une méconnaissance absolue de l’oeuvre de l’un et l’autre de ces écrivains. Les a-t-il vraiment lus ? compris ? Certainement non, à mon humble avis.


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    Alicia,  le 27 août 2012 : Des choses sur Perec

    Aucune comparaison n’a été faite. C’est vous qui ne savez pas lire, pauvre homme. C’est comique de voir certains médiocres se permettre de faire des leçons à Arnaud Viviant.

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      Alicia,  le 27 août 2012 : Des choses sur Perec

      PS - On reconnaît bien là les chiens de garde du "situationnisme", qui furent joyeusement pro-situs en leur temps...

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        SUD,  le 3 septembre 2012 : Des choses sur Perec

        Alicia, Viviant écrit cependant : "On a peu étudié les rapports entre Perec et Debord, ils sont pourtant patents." Et la suite. Je crois que la prose de Viviant est un galimatias acharné et creux, et je vous donnerais, Alicia, un conseil d’ami : choisissez-mieux vos références ! Viviant et la littérature, ça fait deux !

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le 25 avril 2012 : Des choses sur Perec

Merci, David, de m’avoir rectifié sur W ou Le souvenir d’enfance. Et bien à vous.


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Par Davidle 13 avril 2012 : Des choses sur Perec

PS - d’ailleurs - et je crois le détail important - il ne s’agit pas de "W ou UN souvenir d’enfance" mais bien de "W ou LE souvenir d’enfance"...
Amicalement


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Par Davidle 13 avril 2012 : Des choses sur Perec

Perec et Debord ont aussi une écriture proche, belle, sobre mais dense, pleine de sous-entendus.
Cet article me trouble car "Panégyrique" et "W ou le Souvenir d’Enfance" sont mes deux livres préférés depuis toujours. Et là une seule phrase les réunit. Qu’est-ce qui les relie aussi fortement ? Pas seulement le "Je ludique", il y a autre chose de plus profond c’est évident. Je me poserai la question. Merci pour cet article, cher Arnaud Viviant.


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Par Paul Vaccale 3 avril 2012 : Des choses sur Perec

Excellent ! Magnifique article !


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