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Dieu descendrait du singe

dimanche 6 juin 2010, par Rémi Sussan

Et si, la religion, au même titre que le pouce opposable ou la structure de nos orteils, était un produit de la sélection naturelle ?

La sortie chez Odile Jacob en 2009 de la traduction française de l’essai de Scott Atran, Au nom du Seigneur, est un signe supplémentaire d’une nouvelle discipline qui connaît actuellement un fort développement : la psychologie évolutionniste de la religion. En effet, cette année a vu la publication d’ouvrages comme Supernatural Agents de Illka Pyysiäinen, ou de travaux collectifs tels Religious Mind and Behavior, The Believing Primate ou encore The Biology of Religious Behavior. En France toutefois, l’intérêt pour le sujet semble plus mitigé et les références bibliographiques plus rares. Certes, l’ouvrage séminal Et l’homme créa les dieux de Pascal Boyer a été écrit par un compatriote, mais il travaille aux États-Unis ! Pourtant notre pays est loin d’ignorer le domaine. Ainsi, Scott Atran, Étasunien, (Au nom du seigneur, date dans sa version originale de 2002) occupe un poste à l’institut Jean Nicod de Paris, spécialisé dans la recherche sur les sciences cognitives.

En fait Boyer comme Atran sont influencés par les travaux du français Dan Sperber, l’un des pères de l’anthropologie cognitive, qui part du principe qu’on ne peut comprendre les comportements et les sociétés sans un modèle solide de l’esprit humain, de son fonctionnement et de ses limites. Si ce genre de théorie reste peu populaire dans l’hexagone, elle y trouve donc une bonne part de ses racines !

La psychologie évolutionniste étudie l’origine des comportements humains comme les zoologues le font pour les organes ou les races animales. Elle essaie de tracer les racines de ce comportement chez nos ancêtres, voire chez nos proches cousins, les primates. Elle se heurte toutefois à un obstacle de taille : contrairement aux organismes les comportements ne laissent pas ou peu de fossiles. Ce qui oblige souvent les chercheurs à spéculer sur les raisons de la pérennité de telle ou telle attitude, au risque de tomber parfois dans les arguments circulaires ou ad hoc.

Si la religion est un produit de la sélection naturelle, il doit s’agir d’une institution universelle, nous explique Eckart Voland dans Religious Mind and Behavior. Sur ce point, c’est gagné. Toutes les civilisations connaissent une forme de religion. Si l’on n’avait affaire qu’à un phénomène culturel, elle n’aurait pas émergé spontanément dans des populations vivant dans les coins les plus éloignés et isolés du globe. Il s’agit donc d’un aspect inhérent au comportement humain.

Autre critère pour être considérée comme un produit de la sélection naturelle, la religion doit aussi être héréditaire et passer par les gènes. Or, il semble bien, d’après des recherches sur les jumeaux séparés à la naissance, qu’il existe des familles où la religiosité est plus répandue qu’ailleurs. Certains, comme le généticien Dean Hamer, pensent avoir trouvé le gène dont elle découle, il s’agirait du VMAT2, qui faciliterait les expériences religieuses ou mystiques.
Enfin, et surtout, la religion doit avoir un caractère adaptatif. Autrement dit, elle doit présenter des éléments qui indiquent que les croyants vivront plus longtemps, et donc auront plus d’enfants, que leurs congénères mécréants.
Prenons l’attitude qui consiste à attribuer un esprit, aux phénomènes naturels, à l’origine de la création de dieux et démons. Il s’agit, à n’en pas douter, d’une caractéristique fondamentale du raisonnement religieux. En termes darwiniens, une telle croyance pourrait bien représenter un avantage. Lorsque vous entendez des bruits dans les feuillages, ou la chute d’un caillou à proximité, vous avez tout intérêt à penser en premier lieu que ces phénomènes sont le produit, le signe d’une créature munie d’une intention, d’un agent comme disent les chercheurs, qu’il s’agisse d’un prédateur ou d’un démon, plutôt que le résultat d’interactions physiques aléatoires. La première supposition éveille vos sens et accroît votre vigilance, la seconde ne déclenche rien. Bref, mieux vaut suspecter une volonté là ou il n’y en a pas que l’ignorer quand elle existe ; comme disent les anglo-saxons, better safe than sorry (il vaut mieux être sauf que désolé).

Mais qu’en est-il de la sensation intime du sacré ? Elle non plus ne résiste pas à l’analyse darwinienne. De nombreuses études semblent prouver une corrélation entre la croyance, la pratique religieuse et une meilleure santé mentale et physique, voire une longévité accrue. Selon James McClennon, la pratique des rituels de guérison chamanique quasiment répandue dans toutes les sociétés traditionnelles aurait favorisé les individus sensibles aux suggestions du chaman et donc plus facilement enclins à la croyance ou à l’expérience religieuse.

Violations cognitives

Pour Pascal Boyer et bien d’autres avec lui, l’une des principales caractéristiques de la religion est la violation cognitive. Selon les spécialistes des sciences cognitives, notre cerveau se divise en plusieurs modules spécialisés : l’un reconnaît les objets, l’autre les personnes, etc. Selon Boyer, les idées « contre-intuitives », autrement dit celles qui mélangent plusieurs modules (par exemple une statue parle, rencontre entre les modules « objet » et « personne »), ont plus de chances de marquer les mémoires, ce qui expliquerait la facilité avec laquelle les idées religieuses se répandent.
L’anglais Steve Mithen a une théorie intéressante à ce sujet. Il est le principal représentant d’une nouvelle discipline, l’archéologie cognitive. Car, comme il le souligne en introduction de son livre The Prehistory of the Mind, il existe bel et bien des « fossiles de la cognition » : les artefacts laissés par nos ancêtres ! Dans toute recherche en psychologie évolutionniste, l’archéologue joue un rôle indispensable, car il est le seul à travailler avec les traces matérielles de l’histoire du développement de notre esprit.

Mithen s’est intéressé à l’énigme de l’explosion culturelle de 70 000 avant JC. Pendant des centaines de milliers d’années en effet, les hominidés auraient peu évolué, montrant toujours le même type de comportement, fabriquant les mêmes outils, etc. Puis brusquement, vers cette période, la créativité explose. On commence à orner les objets, l’art, et probablement avec lui la religion, apparaissent.

Selon Mithen, le cerveau humain aurait suivi une évolution en trois phases. Dans un premier temps, son intelligence était générale. Autrement dit un même « centre de calcul » gérait l’ensemble des activités possibles : chasse, rapports sociaux, etc. Par la suite, le cerveau se serait divisé en modules. Intérêt de cette mutation, plus besoin de procéder à un raisonnement complexe pour résoudre la moindre tâche. Un certain nombre de fonctions mentales deviennent capables de s’exécuter toutes seules, « instinctivement ». Par exemple, il existerait un module d’« histoire naturelle » permettant très facilement au cerveau de reconnaître prédateurs, proies ou plantes comestibles. Un autre module aurait servi à gérer la fabrication d’outils ; un troisième les rapports sociaux. À cette époque, on sait que les hommes chassaient le mammouth. Pourtant, on ne trouve aucun outil fabriqué en ivoire, un matériau pourtant très pratique à utiliser. Il n’existe pas de bijoux non plus et les outils ne sont pas décorés.

Vers –70 000, alors que le cerveau n’a subi biologiquement aucune altération perceptible, tout change. C’est le signe, annonce Mithen, d’une troisième phase : les différents modules sont entrés en communication les uns avec les autres. Les objets en ivoire apparaissent, c’est le signe, explique Mithen, que le module « histoire naturelle » et « objets » sont entrés en contact. On peut fabriquer des outils avec des restes d’animaux. Les ornementations, l’art font aussi leur apparition montrant que désormais la possession d’un objet marque un statut social. Au plan des idées, ce mélange des genres fait merveille. En associant les modules « histoire naturelle » et « rapport sociaux », on obtient les totems et les esprits animaux, toute la cohorte des êtres surnaturels des panthéons chamaniques.

Mais comment la religion est-elle apparue dans le paysage intellectuel humain ? Deux possibilités pour cela, nous expliquent les cogniticiens inspirés par Darwin. L’une est que la religion remplisse une fonction adaptative. Qu’elle soit un facteur positif dans notre survie.

Cette première hypothèse suscite un certain scepticisme. Par exemple, comme le souligne Lee A. Kirkpatrick dans l’ouvrage collectif Where God and Science Meet, l’idée que la religion permettrait d’augmenter la durée de vie ne prouve rien. L’avantage obtenu se révèle vers la fin du cycle de vie, bien après la phase de reproduction, notamment chez les femmes explique-t-il. Il n’y a donc aucune raison pour que cet avantage passe dans les gènes. Même l’hérédité de la mentalité religieuse ne nous avance pas à grand-chose, continue-t-il. La taille est aussi un facteur héréditaire, mais il n’y aurait aucun sens à se demander quel est l’avantage adaptatif d’être grand (ou d’ailleurs, petit). « Grand », « petit » sont des catégories mentales qui décrivent des mesures arbitraires et non des qualités propres.

Mais il serait aussi possible (et c’est d’ailleurs entre autres l’opinion d’Atran, et celle de Kilpatrick) que la religion ne soit pas un facteur adaptatif en soi, mais qu’elle constitue le produit naturel de contraintes qui, elles, le sont. Autrement dit, la pensée religieuse est la conséquence quasi obligée de l’interaction entre notre environnement et notre architecture cognitive. Selon Atran, « la » religion ne peut être considérée comme un phénomène adaptatif, car il n’existe aucune « chose », aucun objet qu’on puise nommer « la religion ». On trouve plutôt une multitude de phénomènes qui s’associent naturellement entre eux pour former toute la gamme des comportements religieux.

Les considérations évolutionnistes sur la religion rencontrent ainsi d’autres recherches, comme celles sur la « neurothéologie » qui cherchent à établir les bases cérébrales des expériences religieuses. Le schéma qui se dégage de tous ces travaux est troublant. D’un côté en montrant le substrat matériel et l’histoire darwinienne du phénomène religieux, elles ne peuvent que plaire aux critiques les plus féroces des religions, mais de l’autre elles établissent aussi le caractère inévitable et naturel de la religion : inutile d’espérer que la science ou la philosophie dissiperont « l’erreur mystique » : la religion, comme le rock’n’roll, est là pour rester.


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