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Division Nietzsche

lundi 6 octobre 2014, par Alain Jugnon

Alexandre Lacroix dirige la philosophie en magazine contre Nietzsche

Alexandre Lacroix est le nom d’un jeune écrivain qui publiait en 2009 Quand j’étais nietzschéen. Aujourd’hui, Alexandre Lacroix est le directeur de la rédaction de Philosophie Magazine. Il est moins nietzschéen que jamais et, dans le dernier numéro de son magazine en papier glacé (octobre 2014), il publie un reportage au Paraguay réalisé par le dénommé Pierre Maurin (certainement un pseudo, un nom d’emprunt, un masque pour ne pas avouer son anti-nietzschéisme primaire) qui tente de montrer que c’est bien d’un nietzschéisme politique et de son échec qu’il s’agissait lorsque le beau-frère du philosophe allemand, Bernhard Förster, implanta une colonie aryenne en Amérique du sud à la fin du 19e siècle. Le titre de l’article parle du « nietzschéisme perdu » des « aventuriers » antisémites notoires que furent Förster et la sœur de Nietzsche, colonisant le Paraguay. Nietzsche y est présenté comme possesseur de cette colonie (il a prêté en effet quelques Deutsche Mark à sa sœur) et inspirateur de l’idéologie raciste qui y était à l’œuvre. Il y a somme toute une obsession des reporters de Philosophie Magazine qui, du fait de la grande réussite financière de l’organe de presse, poursuivent leur quête incessante et mondialisée d’un Nietzsche fasciste, diabolique et ennemi public numéro un de tout père de famille ou homme de bonne volonté. A quand un reportage d’immersion dans le parti nazi américain avec posters de Nietzsche affichés en grand lors d’une cérémonie nazie au cœur du Texas, bière à volonté et chants virils en bande son.

On aura compris : toute philosophie est dangereuse parce que Nietzsche était un grand philosophe

Alexandre Lacroix est aujourd’hui à la tête d’une entreprise de presse et de révision de la vie et de la pensée de Nietzsche. C’est ridicule. Mais c’est médiatique et populaire. Scolaire pourrait-on dire (le magazine est proposé à la diffusion et à la vente dans tous les bons lycées français).
C’est ainsi, depuis 1968, le ridicule n’en finit pas de ne pas tuer la génération des jeunes intellectuels français nés après cette date historique et qui écrivent des livres de philosophes morts-nés. Ils n’en finissent pas de vouloir démontrer qu’ils étaient de gauche, qu’ils étaient jeunes, athées, qu’ils étaient nietzschéens, révolutionnaires, anarchistes et méchants mais que maintenant, convertis, contrits et surtout repentis, modernes, ils sont bons, ils sont beaux, plutôt de droite, vraiment chrétiens, pas chiens du tout et plus du tout nietzschéens. Ils exposent sur ce mode, littéraire et philosophique, certainement politique, leur devenir-de-droite mais correct, leur ressourcement métaphysique mais laïque et leur retour dans le giron de la culture et de ses valeurs mais française d’abord.

Qu’il suffise maintenant de noter le profond nihilisme (lui parlera de scepticisme) de ce directeur de rédaction de magazine philosophique lorsqu’il présentait lui-même son livre à l’époque de sa parution :
« Début des années 1990. À 16 ans, quelques jours après son anniversaire, le narrateur découvre les œuvres de Friedrich Nietzsche. C’est le choc. Ce premier contact avec la philosophie va produire une déflagration, et modifier de fond en comble la trajectoire de ce jeune homme rangé. D’élève plutôt sérieux et obéissant, il devient du jour au lendemain un « nietzschéen pratiquant » et traduit toutes les idées iconoclastes qui lui bouillonnent dans la cervelle en actes : qu’il simule son suicide en cours d’allemand, interrompe par des vociférations une messe de Pâques à Notre-Dame de Paris, joue à l’« homme fort » en multipliant les agressions gratuites, frappant un chat errant ou blessant au visage une passante, l’adolescent s’efforce de mettre en pratique l’« inversion de toutes les valeurs  ». En toile de fond, sa vie sentimentale s’égare dans des intrigues étranges. À l’heure où l’on voudrait nous faire croire que la philosophie a des vertus thérapeutiques, où les écoles de sagesse antiques sont présentées comme des remèdes possibles à la perte des repères contemporains, ce roman remet les pendules à l’heure. Non, la philosophie n’est pas une médecine douce, mais une drogue dure. »

On aura compris : toute philosophie est dangereuse parce que Nietzsche était un grand philosophe. Alexandre Lacroix est un philosophe magazine, c’est entendu. Pourtant il y a de nombreux philosophes de la vieille école qui sont restés des enfants, qui lisent Nietzsche aux lycéens et aux ménagères de moins de cinquante ans et qui savent que l’époque est nietzschéenne, depuis longtemps déjà.


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