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Du cannibalisme mal digéré

mercredi 23 mai 2012

Culture. Les Mangeurs d’autres, de Georges Guille-Escuret, Cahiers de l’Homme, Editions EHESS. Quand la dite civilisation ne regarde pas dans son assiette

Le comte austro-hongrois Rodolphe Festetics de Tolna, qui sillonnait, au début du XXe siècle, le Pacifique, débarquant sur l’île Espiritu Santo (Nouvelles-Hébrides), partagea un repas anthropophage. Dans un récit retouché et publié en 1903, il se donna un rôle de témoin, admettant s’être seulement contenté d’ un coulis humain qui glaçait les ignames, et de la gelée de même provenance qui garnissait les taros, plutôt que de pieds et de têtes fumés. Et voilà ce qu’il observa d’une scène : "Derrière les natifs, étaient venus les autres sauvages qui se glissèrent au milieu de nous. Ils apportaient leurs repas, qu’ils se mirent à dévorer à nos côtés.J’étais assis entre un chef qui rongeait un métacarpe et un de ses guerriers à qui il avait abandonné le cubitus. Sous l’influence d’une heureuse digestion, je sentais tomber mon orgueil de blanc et me prenais à trouver que les sauvages avaient du bon. " Notre comte touriste en rajoute une louche de gras philosophique. "Nos appétits de pouvoir et de fortune ne font pas moins de victimes que le cannibalisme. On dit que les sauvages sont les représentants d’une humanité dégénérée. C’est peut être vrai ; mais moins dégénérée que chez nous dans bien des cas. Ils sont restés plus près que nous de la barbarie primitive, qui fut l’état parfait de notre espèce, celui où l’homme a été le plus complet, où le jeu de ses facultés intellectuelles et des organes physiques s’est balancé le plus harmonieusement" croit savoir l’un de ces innombrables voyageurs qui ont publié d’industriels récits, mâles ou terrifiés, de la pratique du cannibalisme dans les sociétés primitives.

Comment prétendre qu’il s’agit là d’un processus hors-normes de primitifs énervés ou tout au contraire, ici, d’un acte structurant une civilisation bimillénaire ? Boulotte t-on son prochain ou l’autre ? Vous reprendrez bien une tranche de symbole ? A moins que vous n’ayez besoin de protéines ? Et si on regardait en même temps dans notre assiette raffinée, suggère Georges Guille-Escuret.

Méduse et l’intelligence pétrifiée

Pour cet ethnologue et sociologue, un rien Indiana Jones quand même, l’anthropophagie constitue un monstre scientifique, "qui se révèle intellectuellement repoussant au point de pétrifier l’intelligence de ceux qui s’aventurent à le regarder en face". Jadis considéré comme un sphinx scientifique "horripilant mais majestueux", la prohibition de l’inceste, désormais, est passée d’un statut d’énigme résolue à celui de phare essentiel de nombreux champs disciplinaires et démarches théoriques. Reste ce fichu cannibalisme qui évoque plutôt pour les sciences humaines et sociales, Méduse. C’est-à-dire cette figure grimaçante, d’une laideur étrange que les Grecs préféraient localiser aux confins de l’Occident, autant dire la fin d’un monde. "Son abjection condamne à l’avance tout effort tendu vers une connaissance sereine.", propose Guille-Escuret, comme analogie. Comment appréhender cette vilaine Gorgone, et vrai tabou de la civilisation ? Tout comme les Anciens devant Méduse et afin de ne pas se faire griller la rétine par les éclats de ses propres leurres psychologiques et culturels, Georges Guille-Escuret suggère de vaincre la Bête : "en avançant vers elle à reculons et en ne la regardant que par le truchement d’un miroir." Le tain de ce miroir étant notre propre univers social. "Au fil de notre étude, jamais le cannibalisme ne nous a intéressé indépendamment de la répulsion qu’il inspire à la civilisation, cet univers social qui a engendré une anthropologie aussi prompte à affirmer sa nature scientifique qu’à la renier : les deux attitudes." Et de relever le gant en tant que sociologue, à l’instar des psychologues qui dans la trace d’un Georges Devereux accomplissent un parcours de recherche allant "de l’angoisse à la méthode".

C’est de cette façon que ce sociologue de Méduse a été l’auteur convaincant d’une somme monumentale de Sociologie comparée du cannibalisme dans le monde et en 3 tomes (Puf, 2010-2012). A l’ombre du monument, il vient de publier un essai de méthodologie et de poésie. Les Mangeurs d’autres discute lui des outils scientifiques dont le chercheur dispose lorsqu’il étudie les faits de cannibalisme, des antagonismes de pensée que ceux-ci génèrent dans le rapport nature/culture et enfin, malgré les intentions de départ, de l’exotisme qui en a résulté.

Du cannibalisme à la moderne soumission de l’autre

Dans cette méthode, l’anthropologue finit par se manger un peu mais volontairement la main : "Ainsi, notre investigation ne doit-elle pas commencer chez les autres mais chez nous ; le facteur initial qui éveille notre curiosité ne réside plus dans l’étrange mais dans le famillier, propose Guille-Escuret. La culture occidentale admet, en donnant à cette conviction la puissance indiscutable d’un principe, qu’aucune société ne peut passer pour civilisée en pratiquant le cannibalisme." Ni gentil avocat des tribus perdus, ni huissier pour une quelconque académie, pas plus qu’ auguste clown pour dérider la galerie, Georges Guilles-Escuret estime qu’une voie est possible en s’efforçant d’atteindre la scientificité. Pour cela, il ne faut pas hésiter "à briser la ligne droite imaginaire allant des primitifs aux civilisés" : "la science n’a pas à choisir entre une raison à domicile et une raison étrangère, elle a en charge la fabrication d’une raison neuve." Et de réquisitionner pour marquer l’attraction de l’anthropophagie, les symboles par exemple que représentèrent le Manifeste cannibale Dada ou encore, la Revista de Antropofagia d’intellectuels brésiliens à l’heure même où leurs propres sociétés non-primitives se montraient nonchalantes devant l’hyper-boucherie de la Première guerre mondiale. "Tout de même, ne serait-il pas exaspérant que la civilisation responsable des massacres de Verdun, d’Auschwitz et d’Hiroshima coure le risque (réel) de déléguer régulièrement des envoyés spéciaux pour s’interroger sur la violence des primitifs et que jamais des ses questions ne ricochent sur la barbarie des autres, revenant éclairer d’un jour nouveau ses propres atrocités." Tout le monde a sa place au banquet.

C’est ainsi que Les mangeurs d’autres passe au crible les sciences sociales mobilisées sur l’acte du cannibalisme. De civilisation pétrifiée en "phobie des Modernes", de preuves mises à l’épreuve en épistémologie du témoignage, de la nature et de la culture, Georges Guille-Escuret parvient à mitonner un vrai sujet anthropologique qui trouve toute sa place dans la discipline. "Le cannibalisme assumé par une culture humaine ne figure pas un résidu, mais une transformation qui a été abolie par une transformation ultérieure, au moins aussi antipathique et redoutable : la soumission de l’autre." C’est ainsi que Méduse ne pétrifiera pas sa rivale moderne qui ne la mangera pas à son tour. Cette méthode soutient encore Guille-Escuret permet de mieux comprendre des "terreurs historiquement complémentaires".

On regrettera, parfois, que l’auteur se laisse dévorer lui-même par ses effets de style, son stuc d’adjectifs qualificatifs et son laisser-écrire qui amollissent ses arguments et rendent plus confus leur structuration. Mais ce panorama ainsi montré de biais confirme l’essentiel, et ce, de façon stimulante et saisissante : le cannibalisme reste toujours et encore un grand plat de résistance scientifique.


Repères :

Les Mangeurs d’autres, de Georges Guille-Escuret, Cahiers de l’Homme, Editions EHESS, Paris, 292 pages, 22 euros. Sortie : mars 2012.


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