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EHESS , l’AOC des sciences sociales

jeudi 8 novembre 2012, par Emmanuel Lemieux

Tags : EHESS

L’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales publie « Faire des sciences sociales », un travail collectif destiné à populariser la diversité scientifique d’ une génération de chercheurs longtemps invisible. Et réaffirmer l’envergure intellectuelle de l’institution sur fond de crise.

GIF Sciences sociales. Le visiteur n’a pas l’autorisation d’accéder à la vaste terrasse du 8e étage. Elle est verrouillée, par mesure de précaution depuis que des employés des Télécom se sont jetés dans le vide. Les chercheurs de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) qui s’est établie dans le 13e arrondissement parisien, avenue de France, dans cet ancien immeuble de France Telecom en attendant une installation à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) craindraient-ils le burn-out ? Pour l’instant, ils revendiqueraient plutôt la surchauffe intellectuelle. Dans la salle baptisée Jean-Pierre Vernant, on a mis les petits plats dans les grands. « Ceci n’est pas un manifeste  » prévient l’historien François Hartog, président par intérim, ouvrant la conférence de presse qui exalte la prochaine sortie de ce que l’on considère dans cette institution comme un «  événement éditorial  ». Soit, sous blisters, 3 ouvrages intitulés « Critiquer  », «  Comparer  » et « Généraliser » que l’on peut glisser dans un coffret au méta-titre : « Faire des sciences sociales  ».

En 1974, les historiens avaient lancé un projet similaire intitulé « Faire de l’Histoire », projet à l’impact considérable qui développa une effervescente nouvelle histoire.
«  Ceci n’est pas un manifeste, mais c’est plus qu’un projet éditorial » précise, très politique, François Hartog : « Je le vois comme une proposition de l’EHESS, cette institution qui est avant tout une école. Nous ne devons pas nous replier sur un entre soi complice. Ce travail collectif veut marquer une volonté générationnelle, et le rôle actif de l’Ecole  ».

"La 3e génération des sciences sociales est avancée"

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Que nous dit-il ce coffret parallélépipède soudainement médiatisé, fétichisé et noir comme du chocolat surfin ? Que la manière de penser la société a considérablement changé depuis les années 1960-1970 et qu’il serait intellectuellement oxygénant de se régénérer plutôt que stationner dans le grand musée des ancêtres. Que « la 3e génération des sciences sociales est avancée » et que «  nous voulions rompre avec les années muséifiées de l’Ecole, ce que j’appelle les années Châteaux de la Loire des sciences humaines et sociales, dont les médias cultivent la nostalgie » proclame l’historien Christophe Prochasson, directeur des éditions EHESS. A savoir : de nouvelles générations, depuis les années 80, se sont peu à peu installées, ralenties certes par les postes raréfiés, mises dans l’ombre par l’hypermédiatisation de leurs aînés et la bureaucratisation des réseaux constitués, intimidées par les milices d’héritiers et de photocopilleurs de telle ou telle statue de Commandeur. Mais leur travail est là, présent, concret et très varié.

D’emblée, même si on n’a pas encore lu ( et surtout globalisé la somme des parties), on peut constater deux ou trois choses : les idéologies ont implosé, les idées explosent et les chercheurs en sciences sociales témoignent d’une grande diversité technique et thématique. Ici, pas de manifeste, pas de proclamation de tragédien de l’Histoire, pas d’éructation épistémologique mais un état des lieux, une photographie intellectuelle d’un mouvement.
«  Notre travail est un contre-Belin, un anti-manuel de sciences sociales », formule l’ethnologue Emmanuel Désveaux, qui a été l’un des coordinateurs de l’ouvrage Comparer. « Ce fut un moment fédérateur dans la vie de l’Ecole, où nous nous sommes attachés à montrer un travail en cours plutôt que de figer des cours magistraux  », veut croire l’indianiste Pascale Haag , coordinatrice du tome Critiquer. Et qu’on ne vienne pas les accuser de mollesse ou d’esquive : « Même si les sciences sociales constituent le lieu de la critique des institutions et d’elles même, nous sommes dans le temps de la méfiance pour les grands récits englobant, remarque l’historien Jean-Frédéric Schaub, ce qui permet des exigences théoriques fortes.  »

Ces ouvrages désarticulent trois moments clés de la pratique intellectuelle : le fait de critiquer illustre la réflexivité qui conduit à une opposition nette entre le chercheur et l’expert organique des institutions ou des commandes ; la comparaison donne le choix entre l’interdisciplinarité et la transdisciplinarité ; la généralisation est cette délicate opération d’articulation entre le général et l’universel. Ces trois livres séquences veulent former un tout indissociable, même si cela ne semble pas gagné tant l’hyperspécialisation de chaque discipline a tendance à l’éloignement et au cloisonnement.

L’EHESS, avec ce travail collectif effectué par des générations qui avaient autour de 20 ans en 1981, ont vécu la désidéologisation, l’avènement de la mondialisation, une porosité dans les échanges internationaux, veut reprendre la main. « Nous devons absolument sortir des questions institutionnelles et techniques qui nous font oublier que nous sommes là  », souligne Christophe Prochasson. Malmenée comme le monde de la recherche sous le dernier mandat présidentiel, perturbée par ses déménagements et son devenir, il s’agit de prendre date ou d’offrir un anxiolytique intellectuel par temps de crise d’identité. « C’est une proposition qui veut marquer comme une réaction antidépressive » souffle encore l’historien éditeur.


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