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ESS : un nouveau cap

samedi 14 décembre 2013, par Thierry Jeantet

Les leçons à retenir du 6e Forum international des dirigeants de l’économie sociale et solidaire

Plus que jamais il faut oser. C’est avec raison que le Forum International de Dirigeants de l’Economie Sociale et Solidaire/Les rencontres du Mont Blanc a choisi pour sa 6e session le thème, je devrai dire l’objectif : « Changer le cap de la mondialisation avec l’Economie Sociale et Solidaire ». Les autres animateurs du Forum et moi-même aurions été en quelque sorte coupables de ne pas proposer une telle ambition collective. Car comme je l’ai écrit dans un blog précédent : il n’est plus temps d’attendre d’autres crises pour changer de modèle(s) de développement ! Il ne suffit plus de corriger l’ancien. Réparer les dégâts de faux progrès ne console ni ne prépare rien et personne. Analyser les attentes des citoyennes et citoyens autant que les potentialités d’y répondre est plus urgent et plus réaliste. Les participantes et participants au Forum n’ont cessé de l’exprimer.

Rassemblés

Elles étaient, ils étaient rassemblés au-delà des frontières et de leurs différences autour des valeurs et principes de l’Economie Sociale et Solidaire qu’elle soit nommée (de plus en plus) ainsi ou appelée « économie populaire », « économie coopérative et mutualiste ». Musulmans, Juifs, protestants, catholiques, orthodoxes bouddhistes, athés… toutes et tous ont voulu et su, ensemble, chercher les voies d’un avenir du Globe plus humain, plus fraternel, plus conciliant. Certainement plus pacifique. Non en se berçant d’un optimisme facile ou béat, encore moins en sombrant dans la naïveté. Les femmes et les hommes présents, très jeunes et plus mûrs réunis, échangeant, comparant, construisant. Faisant reposer leurs raisonnements et propositions comme projets sur leurs expériences et réalisations sur les territoires de leur pays. Faisant référence à leur culture et richesse locale ou nationale autant qu’à leur histoire ou leur législation. C’est donc une fraternité active et lucide qui a pu se faire jour et provoquer mobilisation et enthousiasme.

Faire face

En prenant en compte des réalités trop souvent extrêmement dures : guerres et conflits, dérèglements climatiques, néo-colonisation économique, maladies en expansion, accroissement du chômage, pauvreté et exclusion… Mais ces femmes et ces hommes estimant que les coopératives, les mutuelles, les associations, les communautés, les fondations permettent de grouper des forces, des moyens, pour faire face. Donc pour créer des activités productives comme pour nouer des liens sociaux. Une façon de « se prendre ensemble par la main pour agir ensemble ». Le contraire donc de l’abandon et de la résignation. Une façon d’abord de repérer les attentes et besoins réels des uns et des autres afin d’imaginer des réponses appropriées. Le contraire donc de solutions imposées, pour ne pas dire vendues, de l’extérieur. Cette approche se voulant respectueuse de ce qui est souhaité autant que de la capacité autochtone à y répondre. Afin d’écarter toute marchandisation extrême et toute intrusion déguisé. « Nous sommes les acteurs de notre propre vie collective » avons-nous entendu.

S’émanciper

C’est donc un processus d’émancipation par l’Economie Sociale et Solidaire qui a été mis en avant. En particulier par les femmes indiennes, africaines, asiatiques comme européennes ou des Amériques. Nous sommes des « décideuses » ont-elles affirmé. Elles sont d’ailleurs souvent en « tête de pont » sur de nombreux sujets liés à la socialisation et l’intégration mais aussi à la rationalisation et régulation économiques. S’émanciper est aussi un désir des plus jeunes hommes comme femmes. Bousculant celles et ceux qui ont jusqu’ici détenus les rênes. Surtout inventant de nouvelles manières de concevoir et gérer l’Economie Sociale et Solidaire : avec une démocratie plus directe, une inter-
communication plus rapide, un partage plus radical. Ils ont d’ailleurs multiplié la présentation de réalisations et projets : financements citoyens, banques communautaires, commerce solidaire, création d’emplois de proximité… Ils obligent donc l’ESS à évoluer, bouger, muter et vivre toujours plus ses valeurs.

Se former

L’ESS ayant été longtemps tenue à l’écart de l’Ecole et de l’Université a souffert d’une ignorance certaine à son égard. Il y a été porté remède depuis quelques années déjà notamment en Afrique ou en Europe. Mais bien lentement. Heureusement le B.I.T et l’UNSRID ont pris des initiatives internationales de formation en créant l’Académie de Turin et en soutenant des Instituts Régionaux (comme l’Institut Panafricain de Développement), en organisant de grands séminaires autour de l’Economie Sociale. Des réseaux Universitaires se sont développés ou créés : le CIRIEC, l’EMES, le RIPESS, la Fondation Ibéro-Américaine de l’ESS, et d’autres encore. Les RMB organisent un comité scientifique présidé par le professeur Abdou Salam Fall (université de Dakar) et veulent animer un Observatoire International des Réalisations de l’ESS. Le 6e Forum a été l’occasion de lancer le projet d’une Université Internationale de l’ESS sur Internet (MOOC de l’ESS) qui devrait bien sûr être liée à l’UNSRID, l’Académie de Turin, l’Institut Africain. L’objet étant, entre autres, d’offrir aux dirigeants actuels et futurs une formation internationale au management de l’ESS. Plus largement de rendre accessible des formations populaires à l’ESS.

Se compter, repérer, mesurer

« Pour peser, il faut se compter ». Certes existe-t-il de premières statistiques de l’ESS en particulier en Europe, ou au moins de certaines familles la composant, en particulier les coopératives grâce à l’Alliance Coopérative Internationale ; mais elles restent éparses. Il est utile de prévoir un recensement international qui exige un appui des grandes Institutions comme des mouvements mêmes de l’ESS. Savoir que plus d’un milliard de personnes dans le monde sont concernées par les seules coopératives laisse deviner que le chiffre de celles membres d’associations et mutuelles est certainement fort élevé. C’est déjà, en soi, un nombre impressionnant.
Il faut aussi se repérer. Ce que tendent à faire le très modeste « cahier des Initiatives des Rencontres du Mont Blanc » et d’autres documents publiés par des Fédérations de l’ESS. Il est évident qu’Internet devrait permettre de créer une sorte de « WIKIESS » ; dont il faudra reparler avec le réseau international des Laboratoires de l’ESS lancé lors des 6e Rencontres. Occasion de concevoir un « Cartographie des Initiatives de l’ESS ».

Pour peser il faut se crédibiliser donc mesurer l’impact sociétal autant qu’économique de l’ESS. Il existe un « Bilan Sociétal » élaboré par le Centre Français des Jeunes Dirigeants de l’ESS qui pourrait être repris, simplifié et internationalisé. En tenant compte d’autres systèmes d’indicateurs, en particulier ceux du PNUD ou même du « Global Compact ».

Créer des leviers

Pour se développer, changer d’échelle, l’ESS a besoin de leviers forts. L’un d’entre eux, a dit le 6e Forum, est de créer une alliance opérationnelle entre banques coopératives, micro-crédit, crowdfunding. En interpellant aussi la Banque Mondiale, les banques régionales. C’est une urgence si l’Economie Sociale et Solidaire veut prendre une dimension transfrontières et forger des projets de grande envergure. A quand un Fonds International de Développement et de Garantie de l’ESS ?

A quand également un réseau d’épargne transfrontières de l’ESS permettant d’alimenter des projets tels que la réappropriation des terres par les cultivateurs des pays du Sud ? Un peu à l’image de Terres de Liens en France et en utilisant l’expérience naissante du crowdfunding ?

Un autre levier est le partage, la conception commune de projets au-delà des frontières. C’est à quoi sert « l’Agora des Projets » fondé par le Forum. Espace réel mais aussi virtuel permettant à des entrepreneurs en herbe ou expérimentés d’échanger inventions, innovations, constructions d’entreprises dans des secteurs déterminés par eux. Le groupement de « projets libres » étant une des voies pour créer de nouvelles activités économiques, financières, sociales, culturelles… sous forme d’ESS.

Une base de « données d’experts volontaires » devra d’ailleurs être progressivement mise en place pour faciliter de tels projets et le partage de bonnes pratiques.

S’allier

L’ESS ne peut agir isolément. Elle doit s’allier pour que le Cap de la Mondialisation soit celui de l’Humanisation des processus de développement. C’est en ce sens que vient d’être lancé avec l’appui officiel du Président de la République française François Hollande un « Comité International de Pilotage de l’ESS » alliant des Etats et collectivités locales, l’ESS, des Institutions Internationales. Le but est de rendre mieux visible l’ESS et plus encore de renforcer ou faire naître des politiques publiques de soutien aux initiatives de l’ESS. C’est un pas important. Parallèlement l’ESS doit faire de même avec les forces syndicales et les autres forces sociales, voire bien sûr, d’autres types d’entreprises.

Oser toujours plus

Toutes ces pistes montrent à la fois la détermination d’acteurs de l’ESS comme le chemin restant à parcourir. Pour qu’elles ne se résument pas à un catalogue d’excellentes intentions, il faut immédiatement agir et plus que jamais… oser – toujours - plus !


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