Écraser un moustique ou un chimpanzé ?

Le 26 mai 2018, par François L’Yvonnet

L’idée : quand le philosophe André Comte-Sponville renoue avec la tradition des Essais de Montaigne. Et nous interroge sur sur la poésie, l’isolement, la joie de vivre ou les droits des animaux.

André Comte-Sponville, L’inconsolable et autres impromptus, PUF, 2018, 304 pages, 19 €.

Ces « impromptus  » font suite à une première série parue en 1996. Ils sont, comme eux, placés sous la double invocation de Schubert (« qui donna au genre ses lettres de noblesse musicale ») et de Montaigne (« philosophe “imprémédité et fortuit“ »). L’auteur excelle dans la forme brève ou relativement brève, pour notre plus grand profit. « Quoique tu enseignes, disait Horace, fais-le brièvement ». Ce sont des « essais », au sens montanien du terme. Ils renouent avec un genre qui, en France, a fait florès. Une manière de philosopher non systématique, loin des lourds systèmes à l’allemande qui ont malheureusement occupé la scène philosophique « continentale » depuis une bonne cinquantaine d’années.

Notons, aussi, ce qui ne saurait nous déplaire, que la langue d’André Comte-Sponville est toujours claire et élégante. L’obscurité soigneusement entretenue est trop souvent l’apanage des cuistres et des seconds couteaux.

Chaque « impromptu » est une invitation à philosopher sans jargon et presque sans bagage. Une manière pour l’auteur de se livrer, mais pas trop. Ce ne sont pas des confessions. Mais il s’agit tout de même d’aborder divers sujets du point de vue de la « subjectivité ». Les thèmes, très variés, en témoignent : ils peuvent relever de la simple évocation (la figure tragique d’un grand professeur devenu un ami, Althusser), des goûts musicaux (Beethoven, qu’il se reproche de ne pas aimer assez), de la poésie (Jules Laforgue, joliment nommé « poète du dimanche »), de l’ennui (à l’école), de l’isolement (qui n’est pas la solitude) ou de la joie de vivre (dédié au regretté Clément Rosset).

Chaque « impromptu » d’André Comte-Sponville est une invitation à philosopher sans jargon et presque sans bagage.

Ainsi encore, « L’inconsolable », qui ouvre le livre et lui donne son titre. Exemplaire, à bien des égards, du style philosophique de l’auteur. Penser, c’est distinguer. Il faut toujours commencer par là. La consolation et la compassion font deux. Compatir n’a jamais consolé, nous rappelle-t-il. Ajouter de la souffrance à la souffrance, de la tristesse à la tristesse n’a jamais été une panacée. Il faut plutôt regarder du côté du savoir et de la joie : savoir du monde (l’horreur n’est pas universelle) et joie du monde (« il n’y a que la joie qui soit bonne. Que le réel qui soit vrai  »). Et de convoquer son cher Spinoza, qui nous aide à penser que « l’univers est indifférent au bien comme au mal, qu’il n’y a ni justice immanente ni juge transcendant ». Consoler n’est pas davantage rassurer, même si l’on a besoin des deux. La première porte sur le passé, la seconde sur l’avenir, mais les deux n’existent qu’au présent : « c’est combattre la souffrance actuelle (consoler), l’angoisse actuelle (rassurer) ». Nous n’en restons pas moins inconsolables… La consolation absolue n’est pas de ce monde. « Je sais, dit-il in fine, que je mourrai inconsolé ». L’accepter est notre seule consolation.

Arrêtons-nous plus longuement au chapitre consacré aux droits des animaux. Il est à la fois nuancé, échappant autant à l’amalgame qu’à l’anthropomorphisme, et très pertinemment argumenté. Sur le silence des bêtes, par exemple, « toujours à l’indicatif, jamais à l’impératif ». Ce qui les placerait hors de la sphère morale, stricto sensu, celle du « devoir être ». Qu’est-ce qu’une « valeur », en effet, pour qui n’a pas de langage ? Même s’ils sont à l’évidence capables d’empathie voire de compassion. Mais que les animaux n’aient pas de morale (ou de conscience morale) ne nous autorise pas à en conclure qu’ils ne sont pas «  inclus en quelque chose dans la morale, non en tant que sujets du devoir, […] mais en tant qu’objets possibles pour nos devoirs à nous et, spécialement, pour les miens. » Et, dès lors, comment ne pas en conclure que si nous « avons des devoirs envers les animaux, […] comment nier qu’ils aient des droits ? »

Reconnaître des droits aux animaux ne conclut pas à l’indistinction.

On ne peut poser plus clairement le problème. Certes on peut l’éluder, en affirmant qu’avoir des devoirs ne confère aucun droit. Mais alors qu’en est-il des droits de l’homme, « quelle réalité ont-ils, indépendamment des devoirs mutuels qui sont les nôtres ?  » Droit et devoir vont ensemble, nous rappelle Comte-Sponville, « parce que les droits de l’un sont les devoirs de l’autre, et réciproquement  ». Ce qui n’est vrai qu’à l’échelle de la collectivité. Et cela vaut pour les animaux. Bien que n’étant pas des sujets de droits ou des sujets du devoir - puisqu’incapables de les penser comme tels, et donc de les poser -, ils n’en sont pas moins les objets possibles. Qu’il n’y ait de droit et de devoir que pour les humains ne veut pas dire qu’il n’y ait de droit et de devoir que vis-à-vis des humains. Que nous ayons à l’égard des animaux des devoirs, ce dont on convient aisément (ne pas leur infliger, par exemple, des souffrances inutiles), suffit à leur donner des droits. Et que ces droits ne valent que pour et par nous ne changent rien à l’affaire. Il ne nous viendrait pas à l’esprit de contester les droits attachés au bébé qui vient de naître, au handicapé mental profond ou à la personne atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Reconnaître des droits aux animaux ne conduit pas à l’indistinction. La mort d’un moustique sur le pare-brise de ma voiture n’est pas de même nature, pour moi, que celle d’un chimpanzé que j’aurais malencontreusement écrasé. Comment expliquer cette différence, sinon par la souffrance. En tout cas, telle que je la ressens ou la conçois. Souffrance qui frappe un être de « moindre conscience », de « moindre pensée  », de « moindre liberté  ». C’est ce qui rend particulièrement insupportable la souffrance d’un enfant.

Comte-Sponville en conclut : « Si c’est la souffrance qui fait droit, ou plutôt qui donne droit au droit, […] les hommes ont plus de droits que les autres animaux, puisqu’ils ont plus de conscience, donc plus de souffrance possible. […] Aussi ai-je plus de devoirs envers mon semblable qu’envers mon chat.  »
Que les animaux non humains soient sujets à la douleur m’oblige moralement : « Ce qui suffit à leur donner des droits, autrement dit à donner des devoirs, les concernant, à tous ceux qui sont, eux, sujets du droit et de la morale.  » Une belle médiation sur un sujet d’ordinaire mal traité ou traité trop idéologiquement.




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