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Edgar Morin

samedi 16 mai 2009, par Emmanuel Lemieux

Morin Edgar

De « politique de civilisation », en passant par l’édition intégrale de La Méthode, les hommages appuyés, à l’ajournement de l’université privée qui porte son nom au Mexique, Edgar Morin, 88 ans, est toujours aussi peu apprécié par le pouvoir intellectuel français. Qu’importe : c’est un penseur universel.

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Portrait dessiné : Darius

Et lors de ses vœux présidentiels du 31 décembre 2007, Nicolas Sarkozy parla « politique de civilisation », Renaissance, si ce n’est de scienza nueva. Politique de civilisation, dites-vous ? Celle, imaginée par le philosophe Edgar Morin, avec Sami Naïr, à l’époque député européen chevènementiste, figurait dans un livre au nom éponyme et qui était passé à peu près inaperçu en 1997. Mais tout a chacun aurait pu connaître les grandes lignes du programme civilisationnel dans un long article d’Edgar Morin, intitulé « Si j’étais candidat » durant la présidentielle de 2007 et publié dans Le Monde .

« La réforme de la politique, la réforme de la pensée, la réforme de la société, la réforme de vie sont des nécessités interrelationnées, affirmait-il. Certes le futur est incertain, et pour beaucoup, il n’y a plus d’avenir concevable. Or nous ouvrons une voie pour un futur possible. Et dès lors nous pouvons surmonter la peur du futur, la perte du futur qui caractérise l’époque actuelle. Nous restaurerons le futur et du coup nous restaurerons l’espérance. Cette voie nous pouvons nous y avancer en France, et par là espérer la faire adopter en Europe, et faisant de nouveau de la France un exemple, elle nous permettra d’indiquer la voie du salut planétaire. »

L’article retint l’attention de nombreux titres de la presse internationale, El Païs et Le Corriere della Sera en tête qui le publièrent. Quelques mois plus tard, à l’occasion de ses premiers vœux présidentiels, Nicolas Sarkozy appelle à une renaissance et à une « politique de civilisation ». Le discours a été rédigé pour l’essentiel et le souffle par son conseiller spécial, Henri Guaino.

Le mot fait mouche. C’est un habillage de circonstance puisque la politique de civilisation proposée en leur temps par les auteurs, s’oriente globalement vers un mieux-vivre et mieux-produire. Qu’importe, le mot-emballage est alléchant. Matignon et les hiérarques de l’UMP le redisent en boucle. Les médias pointent le fait que c’est le titre d’un opuscule d’Edgar Morin et de l’universitaire, et député européen chevènementiste, Sami Naïr, publié il y a dix ans maintenant et épuisé depuis, que personne ni à droite ni à gauche ne connaît – à l’exception notable de Ségolène Royal, ou du moins de sa proche conseillère Sophie Bouchet-Petersen.

L’Élysée et les Déboulonneurs

On assimile rapidement Edgar Morin à un conseiller occulte de Nicolas Sarkozy. On l’accuse de se comporter en intellectuel de cour. D’ailleurs, n’a-t-il pas consenti à réaliser un rapport pour le ministre Allègre sur les connaissances et leur transmission, mais également pour le premier ministre Raffarin, en 2003, sur l’énergie intitulée « Energie, écologie, sociologie : de la politique de l’énergie à la politique de civilisation » ? On brocarde, on moque ici et là ses propositions. Sur la Toile, les pro et les anti-Morin s’écharpent. L’auteur ne se fait pas prier non plus de rentrer dans le carrousel médiatique et répondre aux questions de journalistes qui eux, non plus, n’ont pas lu ce livret. Edgar Morin s’entretiendra durant trois quarts d’heure à l’Élysée, avec Henri Guaino et Nicolas Sarkozy, à la veille de la conférence de presse présidentielle du 8 janvier. Juste le temps de vérifier que sa politique de civilisation n’est pas vraiment la même. Quelques jours plus tard, le 6 février, Edgar Morin soutient les Déboulonneurs, militants anti-pub, qui passent en procès.
Malicieux jeune homme ! François Fejtö, 98 ans, ancien résistant, journaliste et historien d’origine hongroise, quelques semaines avant de mourir, aurait souhaité dialoguer, une dernière fois, avec Edgar Morin sur la religion. La mort ne leur en a pas laissé le temps. « Je l’aime comme au premier jour de notre rencontre en 1945, grâce à la romancière Clara Malraux. Il était plein de sucre et d’une énergie intellectuelle qui rendait tout débat passionnant. »

Malicieux jeune homme, fils de juifs marranes devenus « judéo-gentils », bébé éternel de Luna sa mère morte trop tôt, universaliste méditerranéen, chaman accompli, tortue têtue, Edgar Morin est tout cela à la fois, et beaucoup plus. De ce point de vue, l’année 2008 aura été kaléïdoscopique, montrant plusieurs facettes du chercheur.

En premier lieu, par ses proches disparus. François Fejtö le relie à l’après-guerre, la guerre froide et sa déstalinisation. Jacques-Francis Rolland, journaliste et écrivain, disparu lui aussi, était son condisciple de lycée, de résistance et de militantisme communiste. L’africaniste Fougeyrollas rappelle les années Arguments, la guerre d’Algérie, Budapest et Varsovie. Georges Lapassade, son « embarassant ami », les années 1960 et le mois de mai. Sans oublier Edwige, sa troisième épouse, et les années de La Méthode, du xxe siècle agonisant, de la Terre-patrie.
Par ses voyages ensuite. « Edgar Morin est considéré comme une énorme star en Amérique Latine. Dans ce continent qui a souffert et souffre encore des deux idéologies stalino-communiste et néo-libérale, il propose une autre façon de penser, de se désintoxiquer. Sa vision démocratique et écologiste d’une commune Terre-Patrie fait mouche également », analyse le philosophe François L’Yvonnet et qui a édité quelques articles oubliés du philosophe aux éditions de L’Herne.

À Hermosillo, dans le désert du Sonora, Ruben Reynaga, jeune industriel mexicain, fasciné par les livres du Français, essaie depuis 2004, d’ouvrir une école privée Edgar Morin, la « Multiversidad ». Il a même fait couler une stalinoïde statue en bronze d’Edgar Morin qui accueillera à l’entrée, les futurs cadres désirant se frotter au principe multidisciplinaire de la connaissance. Las en 2008, la crise des subprimes et l’assèchement brutal de ressources financières ont causé l’ajournement de l’ambitieux projet de « multiversidad Mondo Réal Edgar Morin. » Reste au philosophe anthropologue, la ferveur brésilienne, cubaine, argentine, une vraie passion latina. Le 16 juin 2008, au Palais de la Moneda, la présidente chilienne Michelle Bachelet décorait le penseur de la complexité de l’Ordre du mérite culturel, l’une des plus hautes distinctions du pays. La Chine et les États-Unis, même l’Iran, commencent à s’intéresser à La Méthode, ces travaux en sociologie du cinéma, ou ses essais sur les savoirs.

En France c’est une autre histoire. Les bourdieusiens l’ont longtemps méprisé, comme en leur temps, les sartriens et les structuralistes le vitupérèrent. Ses disciples n’existent pas. « Edgar, un homme libre, trop libre pour certains ! s’exclame son ami, le sociologue Alain Touraine. Il m’agace parfois avec ses jeux de mots vaseux, mais quelle vitalité intellectuelle étonnante ! S’il avait vingt ans aujourd’hui, je suis certain qu’il ferait tout autre chose que se perdre dans la bureaucratie de la mesquinerie de la recherche française ! »

Il a fait partie du far-west du CNRS. Inventé un nouveau regard anthropologique avec L’Homme et la mort. Inventé de nouvelles techniques sociologiques, les « enquêtes-flash », la sociologie événementielle, comme à Orléans ou Plozevet. Co-réalisé un film avec Jean Rouch, une enquête sur le bonheur, Chronique d’un été (dont on vient de retrouver en 2008, des heures inédites dans les archives du Musée de l’homme, promesses d’une nouvelle version). Détecté le phénomène « yé-yé », et cette nouvelle classe d’âge que sont les adolescents. Détaillé fraternellement mai 68 (dont l’essai écrit à chaud lors des événements, récemment réédité, n’est pas défraîchi).

Edgar Morin s’est régénéré à San Diego, incorporant la cybernétique, la pensée complexe, les premiers pas de la mémétique et bien d’autres sciences qui brisent les constructions forcloses. Avec ses nouveaux outils et la ferveur d’un marathonien, il a entamé son monument de La Méthode. Trente ans d’écriture. Le Seuil a édité en 2008, La Méthode sous forme de coffret. Comme si la mission était accomplie, ou comme s’il fallait garder le diable dans sa boîte, c’est selon les opinions.

Edgar Morin n’en finit pas d’interroger l’époque. Mille vies, une vraie démultiplication d’Edgar. Tout est chaos, et patiente remise en constellation chez lui. « J’y vois des cycles de dix ans dans mes révolutions intellectuelles » instruit-il. Des régénérescences étonnantes pour qui suit son parcours scientifique. Edgar déteste, c’est ancré, l’esprit d’exclusion. Il ne se méfie pas de ses amis, mais il ne se défie pas tellement de ses adversaires : « On ne combat des idées qu’avec d’autres arguments » répète-t-il. Il est un traceur chimique assez sûr des saloperies du siècle, mais aussi de ses beautés, de ses bêtises, et parfois même, de ses intelligences.

Quelques nuages se sont accumulés ces toutes dernières années, comme cette accusation, en 2002, d’antisémitisme et d’apologie du terrorisme. L’objet du présupposé délit était une tribune, publiée dans Le Monde, écrite avec Danièle Sallenave et Sami Naïr, intitulée « Israël Palestine : le cancer ». Le penseur de la Terre comme patrie commune s’est retrouvé traîné en justice telle une canaille intellectuelle de la pire eau négationniste. Après rebondissements, déboutement en première instance, condamnation en cour d’appel, la justice l’a définitivement lavé en juillet 2007, et astreint ses poursuivants à l’amende.

Durant des années, Edgar Morin, directeur de recherche émérite au CNRS, n’a pas vraiment été reconnu en France. Mais les temps changent. Pourtant en 2008, le laboratoire qu’il a dirigé, avec Georges Friedmann, puis Roland Barthes, a été rebaptisé Centre Edgar-Morin. La revue Communications, qu’il a créée, et désormais dirigée par Nicole Lapierre, lui a consacré, pour l’occasion, un numéro spécial. La réalisatrice Jeanne Mascolo a conçu un documentaire de 52 minutes, Edgar Morin, penseur planétaire, diffusé sur France 5 en février. Le 11 et 12 avril, l’établissement culturel parisien, La maison des métallos, lui a dédié deux journées d’études et d’hommages. Enfin, il a accordé un livre d’entretiens avec une journaliste, un de plus, et qu’il a beaucoup réécrit. Comme à son habitude, Edgar Morin aura beaucoup voyagé, se sera multiplié et démultiplié.

Jusqu’aux dernières heures de 2008, il aura été sollicité par les plateaux de télévision et la presse écrite pour émettre ses oracles, livrer ses analyses à chaud sur une époque chavirée. « Que voulez-vous, s’amuse-t-il, on vient me chercher en temps de crise, lorsque le monde est dans le chaos et l’incertitude. » Super-Morin ? À ses derniers vœux présidentiels, Nicolas Sarkozy n’a plus du tout évoqué une « politique de civilisation ».


Par Georges HERVEle 8 avril 2010 : Edgar Morin

Le plan détaillé d’une contribution d’Edgar Morin sur "la Voie des 7 réformes" a été diffusé sur plusieurs sites Internet, alors qu’il n’était pas destiné à être ainsi diffusé.
Edgar Morin vient de rédiger une mouture détaillée qu’il souhaiterait voir substituée à ce plan. Ce texte sera le premier chapitre d’un livre en préparation. Merci de me signaler un e-mail sur lequel je pourrai vous envoyer ce texte (format rtf ou pdf au choix). Vous pouvez me contacter pour plus d’explications.
Bien cordialement,

— 
Georges HERVE
4 rue du Château
63500 PERRIER
tél. 04 73 55 96 41
http://assoreveil.org

- Un nouveau texte d’Edgar Morin

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