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Edgar Morin donne de la Voie

mardi 25 janvier 2011, par Emmanuel Lemieux

A 89 ans, Edgar Morin propose un traité d’"anthropolitique". Pour lutter contre la course à l’abîme, rien ne vaut un bain de jouvence intellectuel. Rencontre.

L’époque est aux vieux sages, aux tortues pleines de sagesse folle, aux prophètes indignés. Stéphane Hessel aura été l’attraction 2010 avec un texte très court et un prix modique pour une pensée émotionnelle rustique : l’indignation. Edgar Morin, lui, invite à aller bien au-delà : « Il ne suffit plus de dénoncer, il nous faut désormais énoncer », explique-t-il dans son nouvel essai. Accepterons-nous aussi massivement cet effort ?

« Dans mes livres, je cite souvent cette phrase du philosophe Ortega y Gasset : “No sabemos lo que pasa y eso es lo que pasa”, “Nous ne savons pas ce qui se passe, et c’est cela qui se passe.” Le présent ne s’apprécie qu’en surface, détaille Edgar Morin. Or le présent est aussi travaillé en profondeur par des sapes souterraines. De surcroît, l’occidentalisation de la pensée nous fait subir deux carences cognitives : d’une part, un mode de connaissance qui compartimente les savoirs, désintègre les problèmes fondamentaux et globaux qui, pourtant, nécessitent une approche transdisciplinaire. D’autre part, l’occidentalo-centrisme qui nous donne l’illusion de posséder l’universel. Nous ne sommes pas qu’aveuglés par la méconnaissance, mais aussi par notre type de connaissance. »

Vers une anthropolitique

Titre de son nouvel ouvrage, La Voie… Allons bon, à 89 ans, Edgar Morin se prendrait-il pour le Lao-Tseu du XXIe siècle ? Le vieil enfant s’amuse : « Ma voie se veut salutaire, constituée elle-même de mille petites voies réformatrices, et susceptible de mener en douceur vers un changement de paradigme de la société. »

Il y a une mélancolie enfouie dans ce livre d’Edgar Morin, celle d’un scrutateur qui ne cesse de voir la course de l’Humanité vers l’abîme probable, mais qui n’atteindra pas l’âge biologique pour assister au désastre. Il y a surtout un espoir qui puise sa force et se nourrit du désespoir.

Même si la marche est un sport intellectuel, favorisant la spéculation, La Voie n’est pas à penser par un seul marcheur solitaire. Ce livre fonctionne comme une petite machine collective. Entre autres contributeurs, Sabah Abouessalam, sociologue spécialisée dans les problèmes urbains, s’est impliquée dans les chapitres consacrés aux inégalités, à la pauvreté et à la ville. Mais la mise en cycle des savoirs, et l’effort intellectuel de relier le disjoint relèvent bien du domaine morinien. Comme une épure de sa Méthode.

La Voie se situe dans le droit chemin de son Introduction à une politique de l’homme – qui date tout de même de 1965. Edgar Morin n’a de cesse d’enrichir sa théorie d’une « anthropolitique ». Ce qui pouvait paraître truisme naïf pour album à colorier politique dans les années 1960 devient sujet central, obsédant et ô combien complexe dans les années 2000. Comme dans sa Politique de civilisation, Edgar entreprend une recension des possibles, et une indication de mille petits chemins vicinaux de l’utopie.

On connaît sa thèse depuis quelques années déjà : l’unification techno-économique du globe s’accompagne de convulsions, de crises des civilisations traditionnelles mais aussi de modernité. La vitesse à laquelle va désormais ce qu’il appelle « le Vaisseau spatial Terre » doit freiner sa course folle, et la surchauffe de ses quatre moteurs incontrôlés. Selon le philosophe, les boosters en question sont la science, la technique, l’économie et le profit.

Les deux logiciels de l’être humain

L’élément nouveau de La Voie est cet effort entrepris à décortiquer les changements probables, souhaitables et les utopies soutenables dans divers domaines. Humanité, politique, démocratie, civilisation, inégalités, pensée, cognition, santé, agriculture, adolescence, féminisme, famille, mort … Tout est à concevoir. Tout est à repenser.

« Le progrès nous a apporté l’individualisme, or celui-ci est ambivalent. Il a, sans doute, affirmé le sens de la responsabilité mais en même temps, il a déclenché le retour sur soi, et même le repli. Toute métamorphose de société paraît difficile, estime Edgar Morin. L’individu-sujet détient deux logiciels, celui du “Moi-je” et celui du “Nous”. Le Moi-je est vital pour se nourrir, se défendre, se développer. Le logiciel du Nous inscrit le Je dans une relation d’amour ou de communauté au sein de sa famille, de sa patrie, de son appartenance religieuse, de son parti. Notre civilisation a surdéveloppé le logiciel individualiste, mais le second dort : à nous de le réveiller. »
Quel phénomène pourrait donc secouer cet endormissement ?

La Voie d’Edgar Morin est ambitieuse : une pensée politique régénérée, une nouvelle économie, une relocalisation et une « démondialisation » de différentes activités de travail et de production, une « débureaucratisation » généralisée, une démocratie cognitive, des réformes de société et de vie. Le probable dans un monde interdépendant, où tout s’enchevêtre, mutations et crises, promesses et menaces, est le déclenchement de catastrophes en chaîne. Mais Edgar Morin veut croire en l’inattendu, comme cela s’est déjà vu dans l’histoire humaine.

« Une société ne peut qu’évoluer en complexité, c’est-à-dire tout à la fois en autonomie, en liberté et en communauté, que si elle progresse en solidarité. Tout cela ne peut qu’encourager au sentiment vécu d’appartenance à la communauté », rappelle t-il.

Pour cette raison, la voie à prendre est celle d’un développement à la fois du global et du local, « sans que l’un dégrade l’autre ». Mondialiser et démondialiser. « Mondialiser signifie qu’il faut encourager les processus de communication et de planétarisation culturelles, constituer une conscience commune de ce que j’appelle la “Terre-Patrie”. Mais il faut impérativement et dans le même mouvement, démondialiser. La démondialisation lutte contre la délocalisation, ses gaspillages et la destruction de relations locales : la fabrication d’un yaourt aux fruits nécessite aujourd’hui 10 000 kilomètres.  »

« La préhistoire de l’esprit humain »

Nous sommes dans une phase particulière de l’ère planétaire : dans « l’âge de fer planétaire » et dans la « préhistoire de l’esprit humain ». En 2008, la domination d’un capitalisme financier déconnecté de l’économie réelle a précipité une crise mondialisée, et à cela, se combine l’aggravation de diverses crises enchevêtrées. Deux barbaries, ennemies de l’humanité, se manifestent de façon éruptive : celle du fanatisme et du manichéisme, venue du fond des âges, et celle, de la froideur, du calcul et de la technique des profits.

« Mais j’ajouterai aussi que le meilleur qui puisse se produire sont des réformes interdépendantes les unes les autres », veut faire espérer Edgar Morin. Soit : « une régénération de la pensée politique, une réforme de la pensée et de l’éducation, une politique de civilisation, une politique de l’humanité pourraient constituer une voie vers une réforme de nos vies. »

La Voie est un post-scriptum à tout ce qu’à déjà pu penser et écrire le sociologue et le philosophe sur l’état du monde, de la société, de l’humanité et de l’être humain. Le monde selon Edgar peut se sauver par un grand sursaut et une métamorphose. Edgar Morin est un penseur de la renaissance. Il martèle son mantra : « Tout ce qui ne se régénère pas dégénère ».


Repères :

A lire :
Sur notre site, deux textes d’Edgar Morin
Pas si douce francisation
Lettre à cette gauche sans mémoire


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