Edouard Philippe peut-il penser ?

Le 21 janvier 2018, par Emmanuel Lemieux

Depuis ses origines, France Stratégie, le think tank du Premier ministre n’a pas vraiment convaincu, et vient de changer de têtes : Gilles de Margerie et l’économiste Philippe Martin.

#Politique

France Stratégie commence l’année avec une nouvelle tête de commissaire a la stratégie et à la prospective. Celle de Gilles de Margerie, ancien dir-cab d’Agnès Buzyn la ministre des Solidarités et de la Santé, remplace celle de Michel Yahiel (ex-conseiller social de François Hollande) qui elle-même avait succédé il y a quelques mois à Jean Pisani-Ferry devenu emblématique tête pensante du candidat Emmanuel Macron. France stratégie ? Son vrai nom est Commissariat général à la stratégie et à la prospective (CGSP). On la surnomme également la « boîte à idées » du gouvernement. L’ancien Commissariat au plan réactivé par Jean-Marc Ayrault en 2013 est un organisme « autonome » mais rattaché au Premier ministre. Il vient de quitter l’hôtel particulier de Vogüé pour rejoindre des bureaux moins baroques avenue de Ségur.

Procéder à une nationalisation partielle du parc immobilier : une note de France Stratégie jugée « farfelue » par Matignon.

En octobre 2017, un rapport avait mis le feu aux poudres. Le document Comment assurer la résorption des dettes publiques en zone euro ? avait été qualifié de « farfelu » par Matignon. Les économistes auteurs de la note (Vincent Aussiloux, Christophe Gouardo et Maria Cases), conduits par Fabrice Lenglart, commissaire général adjoint, prévenaient d’emblée que leurs propositions pourraient susciter des polémiques. « Les trois voies explorées ici présentent inévitablement un caractère inédit et radical, que certains iront jusqu’à qualifier de dangereux. Elles soulèvent des difficultés politiques et juridiques évidentes. Le débat mérite néanmoins d’être abordé à froid, afin d’éviter d’avoir à prendre dans l’urgence des décisions non préparées en cas de choc économique d’envergure survenant dans la zone euro. », peut-on lire dans le texte toujours présent sur le site de France Stratégie, mais assorti de la fameuse mention-parapluie : « Les opinions exprimées engagent leurs auteurs et n’ont pas vocation à refléter la position du gouvernement. » C’était bien vu. Une proposition notamment avait retenu l’attention des médias et de Matignon, et surtout rendu perplexes les partenaires européens qui se demandaient s’il s’agissait là de la proposition du Premier ministre : procéder à une nationalisation partielle du parc immobilier. Techniquement l’idée aurait produit le deal suivant : « Une façon de procéder consisterait en ce que l’État décrète qu’il devient copropriétaire de tous les terrains construits résidentiels, à hauteur d’une fraction fixée de leur valeur ». Devenus redevables d’une certaine somme à l’État, les propriétaires en question la lui verseraient chaque année. En cas de défaillance, ladite somme serait récupérée par l’État lors de la vente ou de la transmission du bien immobilier. Le débat a très vite tourné court.

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Gilles de Margerie, nouveau commissaire de France Stratégie.

Pour les concepteurs de France Stratégie, l’une des clés du succès tient à la personnalité du commissaire : « Il faudra une personnalité de grand talent » soulignait le rapport Moreau en 2013.

Depuis le 12 janvier, Gilles de Margerie est à la tête de France Stratégie. Remise au pas du think tank ou Renaissance ? On verra. Le nouveau commissaire a un profil assez proche du dirigeant tel que l’ avait envisagé le Rapport Moreau en 2013 sur la création d’un tel organisme. « L’une des clés du succès de ce projet tient au commissaire qui sera désigné : il faudra une personnalité de grand talent », soulignaient bien en gras les rédacteurs (dont Pierre Rosanvallon, Marion Guillou, Philippe Aghion ou Louis Schweitzer). Cette perle rarissime devrait être « capable de mobiliser une expertise de qualité et d’articuler les travaux avec la décision publique. » Par ailleurs, Super-Cerveau devra « pratiquer l’ouverture à l’international et établir des liens solides avec la recherche ». C’est qu’il bénéficiera du « soutien ferme et visible du plus haut niveau de l’Etat et du gouvernement », et « sera rattaché directement au Premier ministre. »
On est loin du compte un quinquennat après. Quant à l’organisme censé être aussi une interface efficace et stimulante de pédagogie et de débats avec les citoyens, il se cantonne depuis ses origines à la zone de confort technocratique pour qui a le curiosité de visiter le site.
Gilles de Margerie est passé par l’ENS et l’ENA avant de se retrouver à l’Inspection générale des finances, puis dans lors du second septennat de François Mitterrand au cabinet de Roger Fauroux, ministre de l’Industrie et de l’Aménagement du territoire, et surtout de Michel Rocard, Premier ministre. Il a également travaillé dans le monde de l’entreprise, en particulier au Crédit agricole, puis de 2013 à 2017, a été directeur général adjoint d’Humanis, groupe de protection sociale paritaire et mutualiste. Membre des Gracques (cercle des hauts fonctionnaires progressistes), faisant partie de la création du site non-fiction , l’agrégé de sciences sociales a fondé en 2000, En temps réel, (aujourd’hui présidé par Jean-Jacques Barberis, ex-conseiller aux affaires économiques et financières de François Hollande) une mini-réplique somme toute mais privée de France Stratégie. On lui doit aussi la participation active à la création en 2011 de la Fondation pour les sciences sociales (sous l’égide de la Fondation de France, présidé par l’historien François Weil et pour le conseil scientifique, le sociologue François Dubet) qui soutient, programme et contribue à la diffusion de travaux de recherche dans tous les domaines des sciences sociales.
La feuille de route de Gilles de Margerie a été précisée par Matignon : le laboratoire d’idées sera mis à contribution pour une future réforme de l’Etat et devra éclairer les décisions gouvernementales pour ce qui concerne la « transformation économique ».

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L’économiste Philippe Martin a été conseiller d’Emmanuel Macron à Bercy et l’a soutenu lors de la campagne présidentielle.

Pour éviter de nouvelles boulettes, le CAE s’est dotée d’une charte précise pour ce qui concerne ses relations avec Matignon.

Coïncidence ? Une seconde nomination a eu lieu le 17 janvier dans l’un des départements les plus importants et sensibles comme on l’a vu de France Stratégie.L’économiste Philippe Martin a succédé pour un mandat de 5 ans à sa collègue Agnès Bénassy-Quéré comme président délégué du Conseil d’analyse économique (CAE). Le CV est celui d’un « meilleur jeune économiste de France » déclaré et primé en 2002. Jusqu’à la semaine dernière il était co‐directeur du programme macroéconomie du CEPREMAP (Centre pour la recherche économique et ses applications, dirigé par Daniel Cohen et Philippe Azkenazy) après un parcours dense (directeur du Département d’économie de Sciences Po, professeur à l’Université de Paris 1‐Panthéon‐Sorbonne, l’École d’économie de Paris et membre junior de l’Institut universitaire de France sans oublier l’enseignement à l’École polytechnique et la London School of Economics). Ses travaux de recherche portent sur le commerce, la macroéconomie internationale ainsi que la géographie économique. Ça aide aussi : Philippe Martin a été conseiller économique à d’Emmanuel Macron (juillet 2015‐août 2016) à Bercy et ne l’a pas lâché durant sa campagne présidentielle.
Sa nomination qui intervient quasiment le jour de son 52e anniversaire (il est né le 16 janvier 1966) est assortie d’une charte publiée le même jour sur le site Web du laboratoire public et qui précise les relations de travail avec Matignon particulièrement encadrées, afin d’éviter la boulette d’octobre.

Sur notre site, on peut lire également :

Jean Pisani-Ferry pense à Matignon, mai 2013.
Le grand retour de la république neuronale, janvier 2013.




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