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Éloge de la lenteur

vendredi 15 janvier 2016, par Arnaud Vojinovic

Ayant pour habitude de vivre à mille à l’heure, les Coréens viennent encore nous surprendre quand ils mettent un coup de frein à leur vie. En effet ils sont de plus en plus nombreux à ne plus vouloir participer à cette course folle. Replongeant dans une culture séculaire, ils en reviennent aux fondamentaux de la vie : prendre le temps de faire les choses. La revue Keulmadang dans son numéro de l’été 2015 revient sur ce phénomène.

La société coréenne est connue pour son rythme effrénée. Séoul est une ville qui ne s’arrête jamais. La vie y est trépidante, épuisante. « Ppalli ppalli » est la formule incantatoire de cette société devenue folle et ivre de vitesse. Les Coréens ont pour habitude de dire qu’un an en Corée vaut vingt ans en France. Tout va vite. On n’attend jamais, l’impatiente pour philosophie de vie. Pourtant l’économie en panne qui touche de plein fouet une jeunesse stressée par les études, stressée par l’impossibilité de sortir des petits boulots, humiliée par le pouvoir qui refuse de l’entendre, révèle un mal être. Si certains parlent peut être abusivement de « Hell Chosun » (l’enfer coréen), le malaise est réel.

Une partie de la société est donc entrain de lever le pied et revient aux fondamentaux de la culture coréenne. Mais comme le fait remarquer Julien Paolucci de la revue Keulmadang « art de vivre, lenteur et méditation » étaient l’apanage des nobles, pourtant les Coréens se réapproprient ces valeurs. L’alimentation et la religion sont les grands gagnants de ce nouveau paradigme d’une société plus humaine. Si la cuisine des temples bouddhistes symbole de la cuisine saine, du temps des choses et du consommer local, gagne de plus en plus en notoriété, de leur côté les villes se font envahir par des jardins privés. Toit, balcon, serre d’intérieur, lopin de terre au pied des immeubles, le potager est parti à la conquête du béton. C’est d’ailleurs une des grandes tendances actuelles à tel point que beaucoup d’habitants arrivent à l’autonomie alimentaire se contentant d’acheter de la pâte de soja fermentée au monastère d’à côté.

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Séchage du piment par le club des anciens dans une banlieue populaire de Séoul.

Le phénomène s’emballe. Ces fermiers citadins voient leur nombre monter en flèche, multiplié par 6 en trois ans. Certains arrondissements de Séoul défendent le droit à la plantation pour les citadins ; l’arrondissement de Gangdong porte le projet « un jardin par maison » à l’horizon 2020 ou même Gwangjin qui propose à ses administrés les bacs nécessaires pour faire de la culture hors sol. Séoul s’est même engagé dans un plan ambitieux afin de développer 18 fermes de production maraichère qui ne doivent pas être à plus de 10 minutes à pied pour s’y rendre à partir de chez soi.

Ce mouvement ne touche pas que la mégapole. En province, les villes qui se sont engagées dans une démarche sur la qualité de vie ont joué la carte du label : 12 villes coréennes ont ainsi décroché la certification Slow City. Mais il est parfois difficile de conserver des critères de qualité de vie avec un tourisme de masse attiré par cette même qualité de vie. Mais ce tourisme ne doit pas l’occulter le véritable intérêt des Coréens pour un retour à un mode de vie ancestral. Ainsi le festival « Slow Life Planet » organisé courant octobre est devenu un rendez vous inscrit dans le temps. Avec comme slogan « good food, good life », les valeurs défendues rappellent le mouvement Nature & Progrès en France qui établit une nouvelle forme de relation entre le consommateur et le producteur. Les valeurs confucéennes ne sont jamais très loin. D’ailleurs confucianisme et bouddhisme tendent à gagner une nouvelle légitimité où leurs principes sont maintenant vues comme un rempart face à un capitalisme dévastateur.

Avant de n’avoir l’argent que pour seule valeur, les Coréens étaient profondément attachés à un modèle où le temps était l’axe centrale de la société traditionnelle. Temps cyclique, temps des saisons où faire quelque chose prenait du temps : le rapport à la nature, la pâte de soja qu’on laisse fermenter 4 à 7 ans, la culture du thé, les quinze à vingt ans de formation d’une chanteuse de Pansori, le perfectionnement dans les arts mariaux etc...

La revue Keulmadang sous la baguette de Julien Paolucci et Lucie Angheben dans son n°3 - Eté 2015, lève en partie le voile sur une tendance profonde et complexe car touchant dans son ensemble la coréanité.


Repères :

Keulmadang n°3 - Eté 2015, Éloge de la lenteur en Corée, Decrescenzo éditeurs 2015. 76p. 10€.


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