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En lisant Montaigne : le leurre du Califat numérique

lundi 15 juin 2015, par Philippe-Joseph Salazar

Ph-J Salazar publiera à la rentrée une étude sur le djihadisme et le Califat, Paroles Armées (Lemieux Editeur, prévu en août).

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En dépit de toutes les rodomontades occidentales le Califat existe. Il occupe la Mésopotamie, parade dans les rues libyennes, arbore son étendard du Caucase au Kosovo, réclame dans une revue récente la restitution de « Contantinople » à l’islam tandis que sa publication en russe montre la Caspienne ou la Mer noire gardée par un soldat califal. Plus de 20 000 jeunes étrangers, au bas mot, ont rejoint ses « brigades internationales » et tombent au champ d’honneur chaque jour, se sacrifiant à un idéal et, de leur point de vue, pour un monde meilleur.

Les Américains, qui dépensent 9M$ par jour depuis août dernier, à combattre le Califat sont forcés d’admettre que les Irakiens, les Syriens et les Kurdes font face à une armée disciplinée, aguerrie, efficace, et portée par un idéal : le Califat a « capacity and will », il peut et il veut, ; il ne se contente pas de vouloir pouvoir, mais il peut vouloir, et il fait – ce qui se nomme la force.

On s’aperçoit que le Califat remplit peu à peu les conditions de définition d’un Etat (convention de Montevideo) : un territoire, un peuple, un gouvernement qui administre. On parle au Sénat français de « proto-Etat », auquel ne manque qu’à établir des relations internationales ; ça viendra. Pour le moment ces relations internationales prennent la forme qu’elles ont toujours eue jusqu’à la Société des Nations, et qui reste la réalité du jeu : des rapports de force.

Comme l’été s’avance et que nous allons lire les classiques sur des transats pour oublier le monde, Montaigne par exemple, imaginons une fiction à partir d’une phrase étonnante de Montaigne qui, après avoir traversé la terreur des guerres de religion, s’était exclamé devant la prise de possession de l’Amérique bientôt latine par les conquistadores, la destruction de cultures autochtones et les conversions au bout d’un mousquet : « Mécaniques victoires ! ».

L’argument de Montaigne était qu’en voulant rendre le monde meilleur, c’est-à-dire convertir à la vraie foi ces sociétés idolâtres, l’Europe les avait détruites sans pour autant améliorer leurs peuples. Des victoires mécaniques, à coups d’armements, à défaut d’arguments. Une terreur mécanique.

Imaginons ensuite que, dans trente ans, un Montaigne musulman, nommons-le Al-Gibraltari, écrive sur l’élargissement du Califat aux marches de l’Europe, dans cette cohabitation violente que l’Europe eut avec l’Ottoman durant des siècles et qui ne devrait pas nous surprendre tant elle est récente, et s’exclame : « Mécaniques victoires ! »

Et qu’Al-Gibraltari en tire cette conclusion : la subjugation de régions occidentales ou occidentalisées, riches, variées, cultivées, développées, mais idolâtres et païennes, aura été due à la supériorité « mécanique » de la terreur exercée par le Califat, et non pas au triomphe moral dû à la supériorité innée de la culture islamique.

Pourquoi cette fiction, alors que nous déplions le transat et ouvrant Montaigne pour vérifier qu’il a bien dit ça ?

Pour faire comprendre que si en apparence la « mécanique » est du côté des Occidentaux qui disposent d’un armement massif et pointu, c’est le Califat qui possède en réalité un avantage « « mécanique ». Et il ne s’agit pas de son armée.

Il ne s’agit pas, au XXIe siècle, des équivalents du mousquet, de l’armure et du cheval des Conquistadores, mais d’Internet, qui est une immense machine, une e-mécanique « inspirée » (« inspirational » dit un analyste américain).

Mais si ce n’était que cela ce serait banal. En quoi est-elle « inspirée » ? Ou plutôt, inspirée par quoi ?

Le Califat et ses agences de communication dont celle visant l’étranger, Al-Hayat Media Center, est aux mains d’une équipe performante mais cette performance n’est pas seulement technique : la performativité « mécanique » du Califat « numérique » se nourrit de notre dévotion envers la supériorité communicationnelle des médias électroniques, et en particulier de notre croyance dans la primauté cognitive des médias visuels – une illusion « mécanique ». C’est notre dévotion à Internet qui inspire le Califat.

La force de la propagande du Califat est d’utiliser notre illusion mécanique ou numérique, notre certitude que la technologie est nôtre et que nous la maîtrisons.

Pourtant nous devrions savoir, depuis deux guerres mondiales, que la technologie ne possède aucune valeur morale. Elle est ce dont on fait usage.

Nous croyons que la mécanique Internet, celle de la vanité narcissique Facebook, du tout venant You Tube et du chauffage central à tous les étages des réseaux sociaux, est par essence « bonne », parce que nous l’avons inventée. Mais ce n’est qu’un ustensile et le Califat en use.

L’ustensile numérique Internet est un leurre de notre manufacture : il nous assure et nous rassure que nous détenons la maîtrise du monde virtuel, de ses effets psycho-neurologiques, et que cette maîtrise est le signe, et la preuve, de notre supériorité plus que technique : morale.

Cette auto-persuasion fonctionnerait à fond si nous assumions complètement ce que la mécanique, comme toute mécanique, implique : l’inexistence absolue de dieu, un matérialisme radical, c’est à dire l’affirmation consciente que le monde se résume à des jeux de rôles et qu’avec Internet, grâce à ses capacités rhétoriques d’illusion et de virtuel, nous avons enfin éliminé dieu. Notre praxis du monde est matérialiste. Notre appréhension du monde reste idéaliste.

De fait peu d’entre nous ont le courage de cette praxis, à savoir affirmer que tout n’est que mécanique et matière.

Le Califat joue donc à la fois avec notre conviction que la mécanique est nôtre, que nous la comprenons mieux que personne, et sur notre incapacité à assumer pleinement ce que notre matérialisme pratique exige : un matérialisme militant.

Dans cette faille se situe la puissance rhétorique non pas de la propagande numérique du Califat mais de notre illusion que cette propagande est forte car elle fonctionne e-mécaniquement, car elle admet, revendique, célèbre qu’elle n’use d’Internet et de sa mécanique, qu’à fin de faire triompher une chose qui nous semble étonnante, archaïque, primitive, « moyen-âgeuse » : la défense active et résolue de dieu.

Faute d’assumer le matérialisme qui sous-tend cependant tout notre mode de vie, notre praxis quotidienne, nous sommes pris en tenaille entre notre fascination pour l’e-mécanique numérique et notre opinion que le Califat est arriéré, sauvage, médiéval car religieux.

Pris de court, fascinés par ce qui est une forme paradoxale du politique, nous ne pouvons ni opposer effectivement terreur à terreur, ni opposer à l’islam militant, et militaire, une croyance de force supérieure ou équivalente. Et, pour le moment, reste hors jeu l’acceptation brutale des rapports de force.

On doute que l’URSS eût abordé la question du Califat comme nous le faisons. En lisant Montaigne ? En attendant Godot ?

Et en attendant, commencer à réfléchir comment on va pouvoir se mettre à entrer en pourparlers avec le Califat – et peser les termes rhétoriques de notre engagement avec un Etat d’un genre pas si nouveau que cela.


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