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En question : la "thérapie brève" pour les élèves et les profs qui souffrent

dimanche 2 décembre 2012, par Audrey Minart

Le Centre de recherche sur l’interaction et la souffrance scolaire (Criss) est né début 2012. Centre de thérapie avant tout, et plus spécifiquement de « thérapie brève », il s’attache aux souffrances liés aux relations et à l’apprentissage. Entretien avec Emmanuelle Piquet

GIF Psychologie. Le Criss (Centre de recherche sur l’interaction et la souffrance scolaire) qui a ouvert ses portes dans trois villes françaises (Lyon, Mâcon et Nantes) en janvier dernier est basé sur le principe de la « thérapie brève ». Il s’agit d’ une méthode de résolution, qui intègre les dernières avancées les plus récentes des sciences de la communication, et notamment le fonctionnement des interactions. Au premier plan de cette stratégie : les relations du sujet avec lui-même, ainsi qu’avec le monde qui l’entoure. Ses principes sont issus de 60 ans de recherches de l’Ecole de Palo Alto, c’est à dire du groupe mythique de chercheurs qui incluait Grégory Bateson (1904-1980), anthropologue et psychologue américain, également mari de la célèbre anthropologue Margaret Mead, et Don Jackson, fondateur du Mental Research Institute à Palo Alto en Californie.

Bateson a développé une approche interactionniste de l’individu, qui est conçu comme l’ensemble des relations qui le lient à son environnement. Il refusait de considérer que les conduites individuelles traduisaient l’inertie des normes sociales ou des structures, qui n’auraient pas de sens, selon lui, en dehors du contexte et des processus concrets d’interactions. Il s’est donc concentré sur la communication et les interactions, mettant en exergue un « système de gestes », une expression codifiée des émotions et des affects, ce qu’il désigne par le concept d’« ethos ». Et cette méthode a marqué de nombreux auteurs, parmi lesquels Erving Goffman (Les Rites d’interaction), mais aussi Pierre Bourdieu. Ce dernier s’est inspiré de l’ethos, pour développer son concept d’habitus, par lequel il appréhende les conduites d’agents appartenant à différentes catégories sociales et leurs pratiques de « distinction ».
Si la « thérapie brève » est plutôt développée outre Atlantique et dans plusieurs pays européens, elle reste encore peu développée en France.

Cofondatrice du CRISS (Centre de recherche sur l’interaction et la souffrance scolaire, ) qui s’inspire de cette méthode, Emmanuelle Piquet est psychoclinicienne, et diplômée de l’Institut Grégory Bateson en psychothérapie brève et stratégique. Elle applique la thérapie brève avec de nombreux enfants et adolescents, mais également avec les parents, et certains professionnels de l’éducation.

Lesinfluences.fr : Pourquoi vous êtes-vous intéressée à la souffrance scolaire ?

Emmanuelle Piquet  : Depuis six ans que je consulte, je remarque que 50% des situations concernent des enfants et des adolescents. Et depuis environ 3 ans, je suis frappée par la recrudescence des souffrances liées à la scolarité, qu’elles soient relationnelles, c’est-à-dire avec les pairs, ou liées aux difficultés d’apprentissage. Par ailleurs, je suis fille d’enseignants et la co-fondatrice du Criss avec Marie Quartier. Agrégée de lettres, elle a enseigné dans des zones difficiles. Nous avons toutes les deux réalisé que le métier d’enseignant générait également de plus en plus de souffrances, face auxquelles peu de réponses pragmatiques et efficaces existent. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de créer ce lieu de consultation, de recherche et de formation.

« Nous distinguons deux grands types de souffrance scolaire : les souffrances relationnelles et celles liées aux apprentissages »

Lesinfluences.fr : Cette souffrance, chez les élèves, explique-t-elle la majorité des décrochages scolaires ?

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Emmanuelle Piquet (© Audrey Minart)

E. P. : Nous distinguons au Criss, deux grands types de souffrance scolaire : les souffrances relationnelles et celles liées aux apprentissages. Dans le premier cas, les enfants et adolescents sont touchés directement par les maltraitances de leurs congénères et peuvent développer une répulsion pour l’école qui les mène jusqu’au décrochage. Dans le deuxième cas, c’est plutôt l’inquiétude et l’intervention excessives des parents sur la scolarité de leur enfant qui conduit paradoxalement celui-ci à se démotiver au point de décrocher du système scolaire.

- Lesinfluences.fr : Que faudrait-il faire, selon vous, pour limiter cette souffrance, avant même votre intervention ?

E. P.  : Nous constatons au Criss que les apprentissages – qu’ils soient relationnels ou intellectuels – que les enfants doivent faire à l’école sont souvent entravés par une intervention maladroite des parents sur le terrain scolaire. En effet, ceux-ci peuvent tomber dans deux écueils classiques, à savoir une prise en charge excessive, qui démobilise l’élève d’une part, et une forme de désintérêt presque abandonnique d’autre part. Il s’agit de deux extrêmes, qui conduisent étrangement au même résultat : l’échec scolaire.

« Nous déplorons au CRISS cette vision étriquée de la réussite qui survalorise certaines disciplines scolaires, les scientifiques notamment. »

Mais le système d’orientation mériterait également d’être revu, et nous déplorons cette vision étriquée de la réussite qui survalorise certaines disciplines scolaires, les scientifiques notamment, au détriment d’autres, artistiques ou sportives par exemple, qui pourraient pourtant permettre à bien des élèves de trouver leur voie plus rapidement. Il nous semble aussi évident que la pédagogie dans notre système scolaire mériterait d’être repensée, afin d’encourager les compétences de chacun et de promouvoir une vision plus coopérative du succès.

Notons que nous nous intéressons à toutes les souffrances qui sont dans l’école, et il en est une autre de taille : celle des enseignants. Ils exercent un métier où les problématiques relationnelles sont inévitables, alors même que rien dans leur formation ne les y prépare. Nous y consacrons tout un volet de notre recherche et de nos consultations.

- Lesinfluences.fr : Pourriez-vous expliquer ce qu’est la "thérapie brève" ? Comment est-elle considérée dans la communauté des psychologues/psychiatres français ?

E. P.  : La thérapie brève systémique et stratégique est une méthode de résolution de problèmes élaborée dans le cadre du Mental Research Institute de Palo Alto (EU) par un groupe de chercheurs cosmopolite et multidisciplinaire, à l’œuvre depuis les années 1950 environ. « Faites vous-mêmes votre malheur » est le titre paradoxal qu’un des grands noms de la thérapie brève, le psychologue et philosophe Paul Watzlawick, a donné à l’un de ses livres. La thérapie brève est fondée sur une étude approfondie des mécanismes psychologiques de la souffrance et dévoile la manière dont nous mettons consciemment ou inconsciemment en place des réflexes, des réactions – sous forme de pensées, comportements, émotions – qui nous maintiennent dans nos problèmes alors même que nous croyons tout faire pour nous en sortir.
La thérapie brève intègre les avancées récentes des sciences de la communication et place au premier plan l’étude des relations – avec soi-même, avec le monde qui nous entoure, avec les personnes de notre entourage – rejetant ainsi les diagnostics pouvant stigmatiser ou culpabiliser les patients et leurs proches. Elle aborde travaille à la résolution des problèmes de manière stratégique. Le patient prend une part active à sa thérapie à partir de prescriptions comportementales adaptées à sa situation et à ses possibilités personnelles. Le but est de modifier ses interactions avec les autres et à lui permettre de sortir des cercles vicieux de la souffrance, tout en acquérant une réelle autonomie face à ses difficultés.

La thérapie brève : « à contre-courant de l’épistémologie freudienne »

La thérapie brève est de courte durée. Elle est menée sur le mode du dialogue, et convient bien aux enfants. Elle est déjà développée dans de nombreux pays occidentaux comme les Etats-Unis, la Belgique, l’Italie, ou encore l’Allemagne, mais n’est pas toujours bien connue des psychologues, psychanalystes et psychiatres en France. Il faut savoir qu’elle va à contre-courant de l’épistémologie freudienne, qui elle se concentre sur l’investigation du passé dans une longue et parfois douloureuse analyse, alors que nous nous consacrons en thérapie brève à la résolution pragmatique des problèmes du présent.

- Lesinfluences.fr : Concrètement, comment travailler avec un enfant, un adolescent ? Qu’est-ce qui caractérise vos méthodes ? Quelles sont les principales émotions que vous retrouvez dans le cadre de vos entretiens ?

E. P.  : Selon la problématique que nous avons à traiter, nous travaillons soit directement avec les enfants et adolescents, soit indirectement avec leurs parents. Dans le cas des souffrances relationnelles, comme les moqueries, le harcèlement ou encore la solitude, nous aidons l’enfant ou l’adolescent à sortir de la posture de victime qui est devenue la sienne en puisant dans ses ressources, et à désarçonner celui ou ceux qui le maltraitent, dans une sorte de judo verbal. C’est à chaque fois un travail sur mesure qui tient rigoureusement compte du contexte relationnel et des émotions de peur, de colère, ou de découragement du jeune. Lorsqu’il s’agit de jeunes enfants, nous utilisons un langage à leur portée, fait d’histoires et de formules humoristiques. Avec les adolescents, nous veillons à tenir compte très soigneusement de leur système de valeurs et des codes relationnels qui régissent les cours de récréation. Nous avons constaté que la solution passait par l’acquisition de nouvelles compétences relationnelles chez le jeune et non par une intervention des adultes, contrairement aux solutions habituellement mise en œuvre et qui aggravent le problème, ce qui rend les jeunes de plus en plus rétifs à confier aux adultes leurs souffrances.

« Dans ce cercle vicieux, seul l’élève n’est jamais réellement responsabilisé. »

Dans le cas des souffrances liées aux apprentissages, nous travaillons presque systématiquement de manière indirecte avec les parents. En effet, ceux qui nous consultent sont souvent paniqués à l’idée de l’échec scolaire de leur enfant et mettent en place une prise en charge de sa scolarité qui a pour effet pervers de démobiliser celui-ci. Ils répondent en cela aux injonctions des enseignants qui responsabilisent excessivement les parents, lesquels leur renvoient souvent la balle en les désignant comme incompétents. Dans ce cercle vicieux, seul l’élève n’est jamais réellement responsabilisé. Au CRISS, nous conduisons les parents à lâcher cette prise en charge anxieuse et inefficace, et à responsabiliser progressivement et très concrètement, autrement dit dans les actes plus que dans les paroles, leur enfant sur le terrain de sa scolarité. Parfois ce mécanisme thérapeutique conduit le jeune à se sentir suffisamment mobilisé pour venir nous consulter directement, lorsqu’il prend conscience que sa scolarité est entravée par des souffrances relationnelles ou par des troubles phobiques.

- Lesinfluences.fr : Plus généralement, sur quoi portent vos recherches au CRISS ? Et comment sont vos relations avec les professionnels de l’éducation ?

E. P. : Le CRISS travaille à l’amélioration constante des méthodes de traitement des souffrances scolaires. Nous utilisons un dispositif de recherche hérité du Mental Research Institute de Palo Alto et qui consiste en l’enregistrement vidéo des séances et à leur décorticage au sein de notre équipe, afin de repérer les redondances dans les mécanismes générateurs de souffrances et d’établir des protocoles de traitement efficaces et transmissibles en formation. En effet, notre Centre délivre également des formations aux professionnels, au sens large, de l’enfance. Nous intervenons souvent auprès des équipes pédagogiques des écoles, mais également dans des centres sociaux, auprès de professionnels de la petite enfance. Nous donnons par ailleurs régulièrement des conférences ouvertes à tous publics sur les différents thèmes que nous traitons au CRISS.

- Lesinfluences.fr : Votre opinion sur la concertation autour de la "Refondation de l’école" ?

E. P.  : Cette concertation est utile mais autant les diagnostics sont justes, autant les solutions avancées risquent selon nous d’être insuffisantes, voire contre-productives pour certaines d’entre elles. Ainsi le décrochage scolaire n’est pas considéré de manière suffisamment interactionnelle, de même que les problématiques relationnelles comme le climat scolaire et le harcèlement entre élèves. Enfin, le métier d’enseignant, comme ceux des personnels encadrants tels que les chefs d’établissement, ou les inspecteurs, devraient à notre avis intégrer une formation et un suivi de type coaching, axés sur les compétences à gérer les problèmes relationnels et les dynamiques de groupe.


Repères :

http://souffrance-scolaire.fr/


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