Enquête sur un refoulé français : les origines de la Ve république

Le 15 octobre 2018, par Emmanuel Lemieux

L’idée : L’historien Grey Anderson s’est intéressé à l’amnésie collective des Français pour ce qui concerne les origines de la Constitution de 1958.

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Grey Anderson (trad. de l’anglais par Éric Hazan), La guerre civile en France, 1958-1962. Du coup d’État gaulliste à la fin de l’OAS, La Fabrique éditions, 364 p., 15 €. Parution : septembre 2018.

Histoire politique. Il en est premiers essais comme des premiers romans. Voilà un jeune historien américain plein de promesse, dont on reparlera. Son talent est un style fluide, une bonne mécanique du récit et pour ce premier sujet, un angle mort de la connaissance historique collective. Clin d’œil au titre du pamphlet de Marx, ladite guerre civile concerne ici la période 1958 à 1962, celle de la guerre d’Algérie, du retour de De Gaulle au pouvoir et du combat contre l’OAS. Or, « si la guerre d’Algérie émerge de la pénombre de l’amnésie postcoloniale, les origines de la République actuelle demeurent peu claires », remarque le chercheur californien. Les origines de la constitution de la Ve république, amorcées par la Guerre d’Algérie, a son histoire non pas cachée, son livre révèle finalement peu de choses, mais refoulée. Telle est la thèse convaincante de Grey Anderson.

L’ouvrage retrace une passionnante bataille des idées et des influences qui auront forgé les contours de la Ve république. On suit tout un théâtre d’ombres paranoïaque entre plusieurs pouvoirs, l’armée, les politiques, la justice, une presse engagée et modernisée et des intellectuels (eux mêmes clivés entre les pro-FLN et ceux qui défendirent les positions d’un Messali Hadj ) et bien sûr de Gaulle et les gaullistes. Faiblesse, la méthodologie du chercheur s’est concentrée sur ce niveau et ne documente pas les interactions, la société française est une rumeur lointaine, et le jeu actif de la géopolitique un fragile arrière-fond.
Grey Anderson fait revivre une période d’après-guerre, sombre, blessée et inquiète. L’armée française des années 50, coûteuse et névralgique, est une institution qui a du poids mais qui digère ses échecs sur la scène mondiale . Elle « réfléchit beaucoup », son travail intellectuel constitue même « l’âge d’or de la pensée stratégique » : après Dien Bien Phû, elle développe et innove sa doctrine de la guerre révolutionnaire. C’est l’époque où des officiers deviennent des théoriciens stars de ces conflits à forte teneur politique. Ils mettront bientôt leur théorie en application sur la société française elle même.
Les nationalistes, famille très vaste, allant de l’extrême droite au Gaullistes, cultivaient le même dessein, soit mettre à bas la IVe république. La Guerre d’Algérie devient le terreau idéal d’une prise de pouvoir qui n’est ni démocratique ni putschiste.

Grey Anderson : « Le régime de la France actuelle reste profondément marqué par les troubles de ses débuts. »

Ce n’est pas le premier livre sur le sujet. On peut se référer à l’enquête du journaliste Christophe Nick, Résurrection. Naissance de la Ve République, un coup d’État démocratique, (Fayard,1999). Grey Anderson lui conteste d’ailleurs le terme de « coup d’État démocratique » : « Le régime de la France actuelle reste profondément marqué par les troubles de ses débuts, insiste t-il, Une mécanique constitutionnelle antidémocratique, une présidence autoritaire et une politique étrangère militariste - flagrante dans le pré carré africain postcoloniale - sont parmi les legs les plus évidents de la " transition " de 1958. »

Soixante ans plus tard, deux études récentes illustrent l’ambivalence française. Selon l’Observatoire de la démocratie ( Fondation Jean-Jaurès ), l’opinion est largement favorable au nouveau chantier de réformes institutionnelles promis par le Président Macron, qu’il s’agisse de la limitation du nombre de parlementaires (79 %) et du nombre de mandats dans le temps (70 %) ou encore l’introduction d’une dose de proportionnelle aux élections législatives (65 %). Un autre sondage en juin 2018, Fractures françaises (Cevipof/ Le Monde/ Fondation Jean-Jaurès/ Ipsos/ Sopra Steria, sous la direction de Brice Teinturier et Mathieu Gallard ), réalisée du 27 juin au 2 juillet 2018, recèle pour cette sixième édition annuelle, un autre état d’esprit : Il n’y a plus que 64 % de Français en 2018 a estimer que « le régime démocratique est irremplaçable, c’est le meilleur système possible  », soit une dégringolade de 12 points depuis 2014. Ce sont les plus jeunes qui tiquent le plus : 54 % des moins de 35 ans ont voté pour cette opinion. De Charles à Jupiter, le biotope constitutionnel de 1958 conforte son avenir.

À lire sur notre site

Notre entretien avec Grey Anderson.




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