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Eric Zemmour, le Roi des Cornes - New York Times Rhetoric

La chronique de Ph.-J. Salazar

mardi 27 avril 2010, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

J’ouvre le New York Times, section {}Arts et Loisirs, et je tombe sur une apologie d’Eric Zemmour, notre nouveau Juif d’Etat, comme on disait de la haute bourgeoisie israélite et républicaine sous la IIIe République, Juif d’Etat version pétainiste osè-je ajouter, vu les idées Travail-Famille-Patrie qu’il défend.

Juif d’Etat pétainiste ? Aux Etats-Unis, cette étrange alliance de mots, et d’idées entre une droite réac’ et le lobby israélien est chose convenue : elle est issue de l’obsession de la droite chrétienne pour l’Ancien Testament et la Judée, terre de Jésus – ce sont les « neo-cons », la métaphore ne s’invente pas, sauf que, dans ce cas, le jeu de mots ado ne marche pas : les « néo-cons » sont formidablement intelligents (lisez Commentary) ; et ils détestent justement « la France » et tout ce qu’elle est censée représenter : pour la droite vétéro-testamentaire, c’est notre laïcisme militant , et notre façon de ressortir 1789 et le Règne de la Raison quand cela nous convient, et qui ne convient jamais aux Américains qui, en général, sont assujettis aux bons sentiments avec ballons et pompons, aux jérémiades monocordes sur la diversité de la planète, mâtinées d’un militarisme vengeur et moralisateur (entrez chez un libraire yankee et vous verrez des rayons entiers consacrés à Military History). Pour le lobby israélien, c’est notre politique dite « arabe » qui joue la mouche du coche – l’éloge gaullien de l’armée populaire de l’Etat hébreu, « peuple fier et dominateur », ressort régulièrement dans la presse et, somme toute, si ce sont les Anglais qui ont colonisé l’Egypte et la Judée, et remué « le cloaque de l’Empire » (formule latine pour qualifier la Palestine), notre meilleur lot fut l’ Empire chérifien, les Régences d’Alger et de Tunis, et même le Liban chrétien, mais it is a detail of history.

Hélas, notre néo-con français, Mister Eric Zemmour est devenu l’Oie du Caire de l’anti-France aux Etats-Unis. « Oie du Caire » ? Oui, comme L’Oca del Cairo, l’opérette de Mozart où un bellâtre prolixe se cache dans une oie en carton-pâte pour aller récupérer sa belle dans un harem du Caire. Mister Zemmour, grâce au New York Times est devenu le cheval de Troie ou, burlesque, l’Oie du Caire de ce dont il est le pourfendeur : l’anti-France.

Oie du Caire, il est donc aussi le Roi des Cornes. Notez la justice immanente des mots : Mister Zemmour se prénomme « Eric », « roi » en norvégien, et se nomme « Zemmour », la « corne » en arabe, c’est donc le Roi des Cornes.

Rhétoriquement, l’article du NYT se divise en une captatio benevolentiae – on capte l’écoute du lecteur, qui a sur les genoux l’énorme paquet de l’édition du dimanche –, une narratio (on expose le thème), une argumentatio avec des exempla et des evidentiae (exemples et illustrations, qui rendent évidente l’abstraction grâce à « du vécu »), et une peroratio.

Captatio benevolentiae

« Mince, brun, du vif-argent » (description physique flatteuse, pour le moins, car elle doit correspondre au cliché de « l’homme français », toujours brun et mince, oh, so French), « le Bill O’Reilly des Lettres françaises » (description morale, par comparaison avec une vedette de la chaîne de droite Foxnews, qui crève l’audimat, et par amplification – « lettres », ah bon ? donc Zemmour est un Ecrivain). Et puis citation directe afin de donner du tonus aux deux définitions : « The end of French political power has brought the end of French » (says le roi des cornes). Les lecteurs adorent : la France comme pouvoir politique est finished et, cerise sur le gâteau, le français aussi. Et c’est Mister Zemmour, roi des cornes promu oie du Caire, qui annonce cela… en anglais. Le public est conquis, la captation d’attention est réussie.

Argumentatio : En deux phases

Phase 1 , en trois temps, trois mouvements :

a- La situation du français en France est analogue à celui de l’espagnol aux Etats-Unis, donc on nous dit (c’est un « enthymème » en rhétorique, un raisonnement par opinions) que si, aux Etats-Unis, nous acceptons le fait que les latinos/chicanos/mexicanos parlent l’espagnol, et que tout cela « enrichit » le peuple américain, pourquoi pas la France, en nombre de Dios !
b- Mais bien plus grave, argumente le reporter, les Français ont une conception « propriétaire » de la langue française.
c- Donc, et « hop, hop, hop », comme écrivait le Rhénan germanophone Offenbach, sortent de leur boîte les statistiques sur qui parle français dans le monde (même Haïti, question, rhétorique, qui me passionne - Comment un discours ça fait de l’effet).

Tout cela étant posé, on jette l’uppercut de l’argumentation : « Qu’est-ce que cela signifie pour la culture française ? »

On voit donc comment fonctionne cette atroce petite machine rhétorique : on démarre, dans la captation des lecteurs, sur une assertion garantie par un expert (la France est kaput car sa langue est kaput) même s’il affirme justement que cela ne doit pas être, pour passer, par le biais d’une analogie, au contraire de la conclusion qu’il en tire. Le reporter, sachant qu’il manipule Mister Zemmour, sort alors le témoignage d’un autre expert, Abdou Diouf qui déclare que le futur du français n’est plus en France, ce qui apparaît comme la suite logique de l’affirmation initiale de Mister Zemmour (si le français est fini en France donc il dure ailleurs – une langue, contrairement à la fameuse pile Wonder, ne s’use que si l’on ne s’en sert pas), alors que c’est exactement le contraire : Mister Zemmour plaide, avec les moyens qui sont les siens, pour une « Défense et Illustration de la Langue Françoise ». L’oie s’est fait bel et bien piéger.

La question du pouvoir est évidemment passée sous silence. Est occultée la question cruciale des effets hégémoniques de l’américain qui tend à imposer non pas tant un idiome globish (l’américain en conserve des reporters russes ou chinois par exemple, fait de phrases mécaniques, coupées-collées) qu’une conception purement instrumentale de la langue : si un mot sert à faire et uniquement à faire, on peut effectivement l’adapter ce mot, comme on trafique un moteur, en remplaçant des pièces ou en en tournant de fausses neuves. Technique idiote des cours de communication.

Car, ce qui embête le journaliste, c’est que la « France » reste une puissance étrange, et que « le français » garde un pouvoir étrange – exemple : le discours grandiloquent de M. de Villepin aux Nations-Unies, dont l’éloquence, pour boursouflée qu’elle fut, faillit faire crever la bulle spéculative des armes de destruction massive.

Face à l’américain, langue du faire, il y a le français, langue du devoir-faire. Et cela, ça passe mal.

Mais si de cela, le pouvoir du « français », on ne veut pas parler, et si on est pigiste et payé au mot, on retombe alors sur la fameuse « culture ».

Phase 2 :

L’argumentation sur la culture nationale évoque, immédiatement, aux Etats-Unis, le soi-disant « populisme » du Tea Party (un mouvement de base, à la sociologie hétéroclite et complexe, et qui va jouer les dérailleurs aux élections législatives de novembre 2010) (voir mon http://www.mediapart.fr/club/blog/salazar-et-les-oies-du-capitol/070310/l-honorable-romney-ou-l-avatar-du-populisme ). On assimile alors le FN au Tea Party et on lie, dans une même phrase (toujours se méfier d’un double argument dissimulé dans une même phrase…) le rapport Tea Party=FN à l’argument officiel de l’exception culturelle française. Et comment celle-ci serait une illusion de « propriétaire ». Ici, le journaliste, qui, comme tout le monde aux Etats-Unis a été formé à l’argumentation theory, bref à la rhétorique, au lieu de s’engager dans une démonstration abstraite, a recours à l’ultima ratio des…

Exempla et evidentiae

La pleine page (AR21) est un bel exercice d’évidence par l’image (visual rhetoric) : une grande photo prise à Barbès, une photo de bonne taille animée de saris falbala, et une petite photo du Roi des Cornes, dans le bistrot au coin du Figaro, en homme fatal et beau ténébreux de la French Exception.

On nous dévide alors, à coup d’exemples, le chapelet de la diversité « multipolaire » : un écrivain russe, une « auteure » canadienne, une romancière algérienne. Parmi boubous et caribous, les bicornes des académiciens Djebar et Cheng manquent à l’appel, mais il est vrai que les Immortels ne feraient pas l’affaire de la démonstration. Chacun entonne son couplet sur « comment on peut être persan ? », et donc l’être, et écrire en français. Bref l’argument du New York Times prend une étrange tournure, et le reporter ne sait plus comment conclure son article. Il place alors, vieux truc de commedia dell’arte, la morale de son histoire dans la bouche d’un comparse qui vient haranguer le public sur un air entraînant.

Peroratio

Péroraison, donc, par l’entremise d’un auteur dont par compassion, mektoub ! on ne donnera pas le nom : « Paris » (mais qui est « Paris » ?) aurait peur qu’un « grand écrivain » (ah, les clichés de classe élémentaire …) surgisse, « connu du monde entier, sans sa bénédiction ». Derechef, Djebar, Cheng ? – ah, certes, « le monde entier » c’est le New York Times et l’éjaculation oratoire qui délivrera cette « connaissance bénie du monde entier » ce sera, for sure, une traduction en américain.

Eh bien, comme au final d’une opérette de Mozart, L’Oca del Cairo, ou de Rossini, Il Cornuto a Nuova York, convions la rédaction du Figaro à venir sur le devant de la scène de Carnegie Hall et chanter la ritournelle en entourant leur ténor d’opéra-bouffe, Eric Zemmour qui, dans le rôle titre du Roi des Cornes, a bien mérité de l’Amérique en jouant, malgré qu’il en ait, au cheval de Troie…non, c’est trop le flatter : l’Oie du Caire.


Par luc nemethle 30 avril 2010 : Eric Zemmour, le Roi des Cornes - New York Times Rhetoric

La configuration américaine est différente, et probablement plus saine que celle observée en France depuis une quinzaine d’années c’est-à-dire depuis qu’à la faveur des tardives "révélations" sur les rapports Mitterrand-Bousquet, les milieux juifs-de-droite sont partis à la conquête de l’électorat communautaire. Aux Etats-Unis il y a d’une part un lobby dit pro-israélien (mais de fait, pro-Likoud), nettement marqué à droite ; et, d’autre part, un lobby juif (étant bien entendu que le mot lobby, aux Etats-Unis, n’a rien de péjoratif), regroupant les associations et organisations représentatives de cette communauté et qui lui, est clairement marqué à gauche. Et c’est ici l’occasion de rappeler que les juifs américains, même s’il y a en France des antisémites indécrottables qui refuseront toujours de l’admettre, ont voté à plus de 80% pour Obama.

Ce qui me fait dire que cette situation est plus "saine" est qu’en France il y a confusion totale entre les deux et que le milieu des organisations dites représentatives (CRIF etc.), et qui en plus... ne le sont même pas, fonctionne de fait... comme un lobby pro-Likoud ! Et cela peut devenir ennuyeux dès lors qu’en dépit de l’urbanisation accrue etc. etc. il y a encore un tas de gens qui n’ont pas, dans leur proche entourage, de personnes juives ou -pour ici reprendre l’excellente expression d’Eugen Weber- "dont ils ont des raisons de penser qu’elles sont juives". Et c’est ainsi, qu’à travers l’absurde identification du juif au réac, le seul mot "juif" peut en arriver à susciter des réactions hostiles, même dans des milieux a priori peu réceptifs à la propagande islamiste.


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