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Esther Benbassa

lundi 4 mai 2009, par Laurence Ubrich

Benbassa Esther

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Esther Benbassa, historienne à l’Ecole pratique des hautes études de la Sorbonne, vient de publier avec le philosophe Jean-Christophe Attias un Dictionnaire des mondes juifs (Larousse). L’identité juive se dissout-elle dans la globalisation du monde ? À travers 350 articles qui définissent, expliquent et présentent les rites, les maîtres spirituels, les artistes ou les temps forts du judaïsme, cet ouvrage effectue une approche globale. Entre Orient et Occident, croyances et culture, personnalités de premier plan et petits gestes quotidiens.
Portrait : Gérard Cambon pour L’IJ.

« La diaspora est nécessaire pour que le judaïsme conserve toute sa vitalité »

IJ : Pourquoi ce dictionnaire de la diversité juive ?
Esther Benbassa : Parce que les juifs n’ont pas qu’une seule facette. Nous avons voulu montrer le judaïsme sous tous ses angles, aussi bien religieux que culturels, artistiques et philosophiques. C’est une religion, mais aussi une civilisation, une culture, une attitude ainsi qu’une façon de voir, de vivre, d’être regardé et de regarder.
La réalité diasporique est très large. Le regard que porte cette diaspora sur le monde change énormément, selon que l’on soit un juif irakien ou un juif né au Canada, selon que l’on soit un juif religieux, laïc ou athée.

Le judaïsme n’est-il pas, aujourd’hui, surtout observé à travers le prisme du sionisme ?

C’est vrai. Pourtant, le judaïsme a existé bien avant le sionisme. Ce dernier n’est apparu qu’au 19ème siècle, dans le lignée de tous les nationalismes. Si le sionisme a pris tant de place, c’est parce que nous sommes dans un monde qui a connu l’holocauste. Le fait de réduire le judaïsme à Israël est peut-être encore lié au poids de la Shoah. Actuellement, il y a pratiquement autant de juifs en diaspora qu’en Israël.
Plusieurs siècles avant sa création, les juifs avaient déjà créé et écrit, ils avaient produit de la culture et participé à la civilisation. On ne peut pas nier les histoires juives au Maroc, en Tunisie ou en Pologne. Et n’oublions pas qu’il y a eu des juifs communistes, socialistes, et anarchistes. A partir du 19ème siècle, ce n’est plus seulement la Thora qui fonde la vie de beaucoup de ces juifs.
En obtenant une citoyenneté, ils se sont émancipés de la religion et ont compté dans le monde non juif. Ils sont à l’origine de toute une littérature, d’un cinéma, de nombreuses oeuvres d’art, sans oublier le théâtre. Israël représente donc une étape, rendue nécessaire en raison des vicissitudes historiques. Mais les juifs ont vécu et continuent de vivre ailleurs. Il existe le fantasme de l’authenticité juive. Je pense qu’elle est impossible, surtout dans un monde globalisé.

Votre ouvrage parle de Sigmund Freud ou d’Albert Einstein. En quoi leur identité juive a-t-elle joué un rôle ?

L’un comme l’autre avait une véritable conscience juive. Ce qui ne signifie pas forcément qu’ils allaient tous les jours à la synagogue ! Cette identité se manifestait plutôt par un certain regard sur le monde et une façon d’être regardé. Leur pensée n’était pas totalement coupée d’une éducation et d’une vision du monde transmises par un itinéraire historique propre au judaïsme.

Si Freud n’avait pas été juif, s’il avait été professeur à l’université, aurait-il eu la même vie ? Aurait-il été aussi révolutionnaire ? En étant en-dehors du système, il a pu se placer dans l’anticonformisme. Le fait d’être juif -de ne pas pouvoir accéder à certains métiers- lui a donné une plus grande liberté. Je ne vais pas dire que Einstein a découvert la théorie de la relativité parce qu’il était juif ! Mais il a été un militant de la cause juive, il a aidé des savants juifs allemands à quitter le pays, il est parti en Amérique... Autant d’éléments qui ont contribué à faire de lui le grand savant que l’on connaît.

Il y a beaucoup d’exemples. Karl Marx, même s’il n’a pas reçu d’éducation juive, était lui aussi dans les marges. Ne pas être au centre, ne pas subir la pression du monde universitaire, donne la liberté de créer et d’être original. Cette capacité à avoir un regard distancié est vraie pour tous les groupes minoritaires. Il n’y aurait peut-être pas eu de révolutionnaires juifs allemands, si ils avaient été dans le moule.

Assiste t-on à une normalisation de l’identité juive ?

Certainement et à commencer par Israël, où il existe pourtant une littérature très intéressante et un véritable bouillonnement intellectuel. Mais le fait de devenir une nation, de ne plus être en marge, de ne plus partager la condition diasporique, tout cela créé une normalisation. Même si c’est une bonne chose en soi, peut-être que cela modifie le regard. J’ai toujours pensé que la diaspora était nécessaire pour que le judaïsme conserve une certaine vitalité. Se regarder comme autre donne une acuité indéniable. Le fait de ne pas avoir de racines vous rend plus souple, plus mobile. Israël constitue pour beaucoup de juifs des racines imaginaires qui créent une stabilité mais aussi une certaine paresse. Cette situation est peut-être trop confortable et éloigne de ceux qui souffrent, des peuples qui vivent aujourd’hui la même situation que celle que les juifs ont vécu auparavant. Le moteur créatif est ralenti et s’étouffe.

Quel est le rapport des juifs à la terre ?

Quand Israël n’existait pas, il y avait la croyance en un hypothétique retour. A Pâques, on répétait toujours « l’an prochain à Jérusalem ». Mais Jérusalem pouvait être n’importe où. Il y avait la « petite Jérusalem » à Meknès, à Fez ou à Salonique. Cette notion était dématérialisée. Aujourd’hui, cette terre est plus proche et on peut la toucher.
Mais même en Israël, dans l’imaginaire, la terre ne semble toujours pas vous appartenir. Il y a un désir de se l’approprier, comme si il fallait l’avaler, la mettre en soi pour se convaincre qu’elle existe. Comme si elle vous échappait, comme si on ne pouvait pas s’habituer à vivre avec une terre.
C’est très curieux, après l’armée, les jeunes partent pendant un an à travers le monde. Ils pensent qu’il est nécessaire d’aller d’abord ailleurs pour, ensuite, revenir et devenir totalement familier avec elle. S’éloigner pour être en mesure de se l’approprier. Je crois que les Israéliens gardent une certaine nostalgie de la diaspora et, en même temps, un grand désir de terre. C’est un contraste que je trouve très beau.


Repères :

Dictionnaire des mondes juifs, par Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias. Larousse, collection A présent, 656 pages et 16 pages de cartes, 28 euros. Paris, 2008.
Lire aussi en rubrique Analyse : Mohammed, we can d’Esther Benbassa


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