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Etats-Unis, et la Présidence absolue

samedi 2 juin 2012

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(Source Klincksieck)

Gore Vidal rapporte, dans un de ses exquis pamphlets voltairiens contre ce qu’il considère comme la déchéance des idéaux républicains américains, que Hoover, le maître du FBI, remarquait un jour : « Ce pays (les Etats-Unis) a besoin d’un grand poème » - au lieu de l’arraisonnement cinématographique et télévisuel qui tient lieu, je cite Vidal, de connaissance histoire et de pensée politique. Le grand poème, les Etats-Unis l’ont, et c’est Leaves of Grass de Walt Whitman – hélas le quintessentiel American Male et Greatest American Poet y célèbre les lèvres tendres de ses jeunes amants se pressant sur les siennes avides et sénescentes. Ça fait mauvais genre.

Voici deux jours je regardais la télévision américaine, Fox News et MSBC – l’une à droite et l’autre à gauche. Je ne regarde jamais CNN International qui est un produit pour consommation rapide dans les aéroports. Mieux vaut regarder les chaînes autochtones pour aller au cœur de la fabrication rhétorique du politique. Or, dans l’espace d’une heure, j’ai pu assister à trois moments exemplaires de ce montage du politique dont l’un, CQFD, tient lieu de « grand poème ». Je vais me contenter de vous présenter celui-ci. Les deux autres étaient : le verdict en direct dans le procès d’un ancien candidat démocrate à la Maison Blanche, risquant jusqu’à trente ans de prison, accusé d’avoir utilisé des dons de campagne pour maintenir le train de vie de sa maîtresse ; et une discussion en direct sur une professeur de droit qui se targue d’avoir 1/32e de sang cherokee afin de se présenter comme une candidate de la diversité aux élections législatives, après avoir usé de cet argument pour satisfaire aux quotas de son université, au grand dam des Cherokees qui disent que la Visage pâle est une menteuse).

Adonc, en direct, une « cérémonie d’Etat » comme on dit, mais d’un genre inouï en France.

A la Maison Blanche on procédait au vernissage de deux tableaux. L’un représentait George W. Bush et l’autre sa First Lady, Laura Bush. Le président en exercice, M. Obama, et sa femme, Michelle, faisaient les honneurs, en présence du clan Bush et surtout du « Quarante-et-Unième », comme on dit protocolairement, George H W Bush. C’est une tradition que d’accrocher le portrait du président précédent (et désormais de sa femme) à la Maison Blanche. On dévida des plaisanteries scriptées : Obama rappela que la Maison Blanche est une maison, avec une hôtesse et une famille, et que c’est là un exemple pour leurs concitoyens car cette maison est aussi leur maison (de fait elle est ouverte, plus ou moins, comme jadis Versailles au bon peuple), et que la famille Bush a été un exemple de « grâce » pour sa propre famille, que les deux filles Bush avaient donné d’excellents conseils à ses propres deux filles. Le Quarante-Troisième (G. W. Bush) fit remarquer que désormais il existait une « symétrie » dans la galerie des portraits, au début G. W. et à la fin G. W. – et pointant vers le majestueux portrait en pied, noir et rouge, impérial de George Washington il ajouta : « Monsieur le Président je suis certain qu’à chaque fois que vous passerez devant mon portait vous vous direz, ‘Ah ! mais qu’est-ce que George ferait à ma place’ » . La plaisanterie est fine : quel George ? George Washington ou George W. (Bush). Vous voyez ça c’est un syllogisme rhétorique : il existe un G. W., il existe un autre G. W., donc de quel W. est ce G. ? Etc. Rituel rhétorique. A la fin photo mondaine, où le Quarante-Quatrième flasha, à la manière pavlovienne des Américains placés devant un appareil photo, un énorme sourire Colgate : en Europe, où nos dents sont ce qu’elles sont, nous pratiquons, depuis l’art du portrait de cour italien du XVIe siècle, le sourire Joconde, le sourire contenu, intériorisé car intériorisant la parole qui pèse ses mots ; un sourire de mise à distance aussi car tous les traités de physiognomonie et les manuels de bonnes manières et de « conversation civile » (trois siècles avant Konrad Lorenz) enseignaient que montrer ses dents, ouvrir la gueule, c’est annoncer l’attaque et la morsure. Au fond c’est peut-être cela que signale, sans le vouloir, le large sourire Colgate : voyez mes canines et mes molaires, je vais vous faire chair à pâté, mais voyez comme je souris !

Alors, quel est le sens, rhétorique, de cette cérémonie en direct, retransmise à droite et à gauche ? Un cérémonie dynastique, tout simplement, avec tous ses éléments constitutifs : la titulature numérotée des Présidents (sur Fox, un présentateur qui en bredouilla de joie éructa : « Cinq Présidents en vie ! »… bon, nous en avons quatre, dont trois Sages Constitutionnels), la présence porphyrogénétique du Fondateur dominant la salle, le fait que depuis vingt-cinq ans deux familles gouvernent les Etats-Unis (les Bush et les Clinton) et qu’à bien écouter les deux discours des parvenus Barack et Michelle, leur intention affichée est de préparer désormais leur famille à une succession ou à une lignée (et je pourrais donner cent autres exemples de ce dynastisme, dont celle des Romney). Les Présidents forment en effet un club, influent, et entre anciens adversaires de terrain, une fois la charge transmise, de vrais rapports de solidarité se tissent, loin des piques acrimonieuses, et stupides, qu’on nous dit qu’échangent MM. Giscard et Chirac au Conseil constitutionnel.

Le dynastisme présidentiel est une position rhétorique : il permet de dire qu’on prend de la hauteur, au dessus des événements, et surtout au dessus de ce que tout candidat à la Maison Blanche a toujours utilisé comme un argument populiste, à savoir « Washington ». C’était l’antienne du candidat Obama et reste son argument à chaque fois que le Congrès bloque une de ses lois, même quand il disposait d’une majorité démocrate à la Chambre et au Sénat, et bien sûr tenait la présidence, bref cadenassait tous les pouvoirs et n’en fit rien : « Je suis contre ‘Washington’ », comprenez : contre les trafics du Congrès, contre cette Chambre incapable de faire des lois et ce Sénat qui passe son temps à les bloquer. C’est l’antienne de Mitt Romney, le prochain président. Bref, dans la rhétorique d’Etat, la Présidence se présente comme au dessus des arguties du trottoir de Pennsylvania Avenue.

La cérémonie des portraits veut donc dire plus qu’il n’y paraît. Elle est une passation symbolique de pouvoir (on accroche le portrait du précédent alors que l’en-place est sur le point de terminer son mandat, very smooth) mais aussi une présentation de ce pouvoir : de même que dans l’art du portrait de cour de jadis l’objet affiché d’un portrait royal était de pouvoir en faire des copies afin que les ambassadeurs pussent offrir aux potentats étrangers l’image de majesté de celui avec qui ils devaient désormais s’entretenir. Louis XIV poussa la manœuvre jusqu’à faire frapper des séries de médailles qui, si je ne me trompe, sont la source de l’Académie des Belles Lettres et Inscriptions : lesdites « inscriptions », devises du genre « Nemo me impune lacessit », étaient de vrais petits discours d’avertissement adressés aux destinataires, « on ne me traite pas à la légère ! ». Et les grands portraits emperruqués forçaient, dans leur silence hiératique, la présence du destinateur dans les lieux étrangers du pouvoir – imaginez un portrait de Louis XIV, de cinq mètres de haut, accroché dans un piètre castel suédois : effet d’imposte garanti. Les Presidential Portraits sont l’équivalent moderne de ces coffrets de médailles et l’analogue des grands portraits classiques, à cette différence qu’ils s’adressent directement et seulement aux citoyens américains venus visiter leur « maison » et qui peuvent, en allant de G. W. (Washington) à G. W. (Bush) suivre un « grand poème » national, une leçon d’histoire politique fallacieuse mais terriblement efficace comme toutes les fictions, de la Fondation au temps présent –une storytelling qui repose entièrement sur une pensée dynastique de la Présidence et sur son soi-disant, et même prétendu, détachement loin des manip’ de « Washington ».

P.S. : Pourquoi M. Hollande, en s’installant à l’Elysée, a-t-il laissé le grand collier de notre ordre national sur son présentoir, comme dans une vitrine de la place Vendôme ? L’Honneur est-il donc un colifichet ?


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