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Féminisme djihadiste

dimanche 19 avril 2015, par Philippe-Joseph Salazar

Les femmes affluent vers le Califat. Le Califat est-il féministe ?

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Un caveat : sur la question de la femme nous sommes, en France, tributaires d’une rhétorique qui est le résultat du croisement de deux codes féministes. Un féminisme français, philosophique, littéraire et libertaire dans ses origines, un féminisme de combat, souvent anti-mâle et le plus souvent intolérant de la religion. Et un autre féminisme, venu du monde anglo-saxon et acclimaté sous le nom de « théorie du genre », issu lui des sciences sociales, qui postule que l’identité sexuelle est le résultat d’une « construction sociale », un lego culturel et comportemental. Ces thèses furent longtemps réservées à une élite intellectuelle. Quand elles ont percé dans le débat public, elles ont été acclimatées par le langage, commun désormais, de l’interaction politique : celui du dialogue social et du management. La question de « la femme » est devenue celle d’une ressource humaine à gérer optimalement – d’où la parité par exemple.

Mais avec le Califat, un autre code féministe surgit qui déstabilise l’opinion reçue, celle des deux codes cités et passés à la moulinette du langage du dialogue social et du management des ressources humaines.

Le Califat a changé la donne. Que dit le Califat sur la femme ?

Il existe un document programme, en arabe, datant de janvier 2015 sur le statut de la femme selon et dans le Califat. Il a été suivi, ces jours-ci, dans le numéro VIII de la revue califale Dabiq, par un récit mi-autobiographique mi-propagandiste, d’une « émigrante » (traduction du terme arabe indiquant une femme qui choisit de partir pour le Califat). C’est une sorte de lettre ouverte. La narratrice décrit un pèlerinage militant sans retour, vers la vraie terre d’Islam, un retour à Dieu et une réconciliation avec son peuple qui se rassemble au Levant. La lettre, quelques pages écrites en parfait anglais, se fait l’écho des récits tenus par des centaines de femmes, éduquées et déterminées, qui ont fait ce voyage. La lettre livre, en condensé, l’essentiel des récits, et livre le code rhétorique de l’émigrante tel qu’il est et tel que le Califat désire qu’il soit.

Cette rhétorique tient à trois codes.

Premier code, l’hégire féminin.

L’émigrante répète le geste, la « tribulation », de Mahomet quittant La Mecque pour Yathrib-Médine, c’est-à-dire quittant la cité des idolâtres pour être dans une communauté des croyants. Ce départ prophétique est aussi le rejet de l’organisation clanique, et donc l’affirmation de l’universalité du mahométanisme. Tel est le code du retour : rejoindre la communauté des croyants mais non pas un Etat, un pays, un territoire normé par tel ou tel droit de souche ou de filiation, mais un lieu où s’affirme l’universalité de la foi (« au delà des langues et de la couleur de peau nos cœurs sont un avec le Dieu unique »). La lettre explique donc que contrairement à la propagande occidentale les « sœurs » qui émigrent, font leur hégire, ne sont « pas marginalisées par la pauvreté, la chômage, des problèmes familiaux ou psychologiques » (les catégories explicatives usuelles concernant la « radicalisation »). Leur véritable marginalisation est de vivre dans l’immoralité, à la marge du pays des croyants. Bref, l’Occident est la marge, la marginalisation essentielle. Contrairement à la stratégie dite « culturelle » des Frères musulmans en Europe, des recettes pratiques et tactiques publiques pour s’accommoder de vivre là où l’infidèle décide des modes de vie du musulman, il s’agit ici de ne pas s’en accommoder, de ne pas ruser et de ne pas se dissimuler, mais de partir.

Deuxième code, l’autonomie de la femme par rapport à l’homme.

La femme qui décide de faire retour, se modelant sur les premières émigrantes qui firent leur hégire au temps de la fondation du mahométanisme, brise les liens de parentèle ; aucun besoin de l’assentiment ou de la compagnie de son mari, de son père ou de son frère, ou d’un parent masculin : « Ce débat est secondaire … la sœur qui émigre passe au dessus des obstacles familiaux pour s’engager dans un voyage long et difficile sur lequel Dieu veille, un voyage rempli d’émotions et plus tard de souvenirs ».

L’hégire de l’émigrante est un acte d’autonomie et de prise de responsabilité, un acte féministe.

Ce féminisme d’émigrante trouve même un analogue paradoxal avec le féminisme occidental sur le chapitre des enfants : alors qu’un thème commun désormais du féminisme occidental est le droit à l’avortement, à la perte d’un enfant au nom du corps féminin, la féministe en hégire affirme le droit à perdre son enfant, mais d’une autre manière. Non pas au nom de son corps mais au nom du corps spirituel de la communauté des croyants. Elle affirme le droit de partir enceinte même si, à cause des fatigues du voyage, l’enfant risque de mourir ; car il sera enterré en terre d’Islam, en terre de connaissance de sa véritable nature humaine (le concept de fitra) ce qui est « mieux pour lui que d’être mort spirituellement dans l’enseignement des idolâtres ». Le droit au corps s’articule ici à autre chose, par le féminisme : quitter une culture, l’Occidentale, qui ruine spirituellement et donc physiquement l’enfant car la « nature humaine » est intégrale. Alors que l’avortement ne pose pas la question de cette intégralité, le risque de perdre son enfant lors de la tribulation, qui est une forme d’avortement, pose, elle, l’intégralité.

Troisième code, l’invective anti-demi hommes.

La lettre décrit alors l’exaltation du moment du retour, et par ce retour une re-disposition militante : « Et même si j’oubliais tout, jamais je n’oublierai le moment où nos pieds se sont posés sur la bonne terre d’Islam et le moment où nous avons vu claquant au vent la bannière noire du Prophète … nos bouches ont murmuré silencieusement ‘Dieu est grand’ … c’est pour cela qu’elles ont laissé derrière elles pays, familles, amis, pour pouvoir vivre à l’ombre de la loi sainte ». Or le terme clef qui surgit est « esclave ». Les émigrantes se déclarent « esclaves de Dieu ». Mais c’est de cette position assumée, le résultat d’un acte délibéré, l’hégire personnelle et de soumission à la vraie foi, que les femmes, désormais en terre sainte, admonestent les hommes – elles invectivent « ces demi hommes » qui veulent bloquer les émigrantes. « Et je leur dis à eux qui, sous prétexte de bon conseil, se perchent sur leur podium de dissuasion : vos femmes ont plus d’homme en vous que vous ! ».

On est là face à une doctrine féministe, un code de « genre », loin des clichés bcbg féministes européens et hors du débat hystérique et stérile, alimenté par la stratégie culturelle des Frères musulmans, sur le voile ou pas le voile. Comme le disent les émigrantes : tout ça c’est un problème secondaire. Quel est donc le problème principal ? Que nous soyons relégués à la marge. L’Occident démocratique, et le féminisme américano-français, sont devenus des marges.

Devenu une périphérie, dites-nous comment réagir, Mesdames ?


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